
Eh, oui, c’est aussi ça la sortie de l’économie.
Les discussions entre amis, décidés à jouer un sale tour à la méga-machine, vont bon train. Un peu partout, les employeurs croûlaient déjà sous les demandes de temps partiel, qu’ils refusaient tant bien que mal. Ils découvraient alors des argumentations absurdes du style "un emploi à temps plein est incompatible avec la participation aux véritables activités économiques, celles dont on s’occupe pour assurer l’entretien du foyer et de nos lieux de vie".
C’était le temps de la négociation et des arrangements à l’amiable entre tous les salariés et tous les capitalistes. Les capitalistes négocient le temps de vie d’autrui, sur les places boursières de plus en plus cosmopolites et fluides du marché du travail. Plus flexibles, qu’ils disent. Et ils appellent cela "créer des emplois", expression reprise par les syndicats cédant inlassablement au chantage aux moyens de subsistance.
Mais maintenant, le temps est venu de se servir dans la caisse du patron.
Cette caisse contient en réserve l’immense temps de vie que nous lui avons vendu. Au début, c’était du temps grappillé dans les toilettes ou au cours d’interminables conversations à la cantine ou au café.
Un gouvernement "de gauche" a imaginé créer des emplois en diminuant le temps de travail, mais en laissant libre cours aux gain de productivité pour répondre à cette contrainte. On peut dire BRAVO à ce gouvernement-clown. Grâce à lui, la France a un taux de productivité record dans le monde. Les ouvriers, caissières de supermarché, employés et autres télévendeurs, sont très contents de travailler en horaires décalés, tôt le matin (l’avenir leur appartient), ou tard le soir (depuis des kilomètres de bureaux surplombant la ville).
Et tout cela selon les besoins délicieusement mouvants du "client", figure moderne du militaire de l’ère de la société de l’information, donneur d’ordres qu’on ne discute pas, occupant du temps de vie des autres qu’il ne veut surtout pas connaître, mais non c’est pas son problème. Le client est roi. En consommant comme un porc repus, obèse et jamais content, il remplit son devoir. Il est libre de détruire les bouts de société qu’il ne connaît et les bouts de planètes où il n’ira jamais. Pragmatique, il dit que l’écologie est apolitique.
Et bien évidemment, avec tout ça, on passe pour des fainéants pour tous ceux qui appréhendent la réalité sociale à partir des chiffres : nombre d’heures travaillées par an, âge de la retraite, nombre de jours de congés.
Servons-nous dans la caisse, donc. Dedans il y a du temps de vie à prendre [1]. Les montants de la caisse ne préjugent par du genre de vie que l’on va mener. Ce n’est pas un échange. On prend simplement ce qui nous appartient. Le caissier n’a aucun droit de regard sur ce que l’on fera de notre vie. Il reste seul le soir à comptabiliser les pertes numériques du temps de vie dépensé à faire vivre la mégamachine. Mais il ne peut pas dire où s’envole ce temps. Aucune donnée, aucune statistique. Le ministère du travail, l’INSEE, la DARES, l’ensemble des partenaires sociaux des « créateurs de richesses » restent muets et confondus. Les désertions se multiplient, toujours munis de justifications saugrenues, incompréhensibles, un peu sauvages, toujours peu respectueuses envers l’industrie qui pourtant les nourrit, les empoisonne et les soigne, ces fainéants, ces lâches, refusant de prendre part au commerce de leurs vies.
Sont-ils partis créer une entreprise ? Penses-tu ! A peine de quoi ramasser quelque argent servant à l’achat de quelques matières premières manquantes là où ils vivent. Pas de quoi faire construire une nouvelle ligne de métro pour déplacer d’autres travailleurs dans un nouvel immeuble de bureaux connectés à Internet en méga haut débit, heure de New York, sur la brèche. Sans doute une simple devanture officielle, cachant un style de vie et d’échanges plus opaques. Les sociologues envoyés pour étudier la chose y sont restés vivre là-bas. On attend toujours leur rapport. La police vient voir. Des clowns les accueillent chaleureusement.
[1] Suggestion de mise en pratique, pour un salarié du secteur privé :