
Le 15 octobre ont été lancés à Lyon les Etats Généraux de la Décroissance Equitable (EGDE). Cette journée nous a permis d’avancer dans notre réflexion sur le concept de décroissance et sur la stratégie à adopter pour diffuser l’idéal qu’il porte.
Selon Paul Ariès, initiateur de ces Etats Généraux, la décroissance est un « mot-obus » destiné à pulvériser l’idéologie productivo-consumériste. [1]
Pour Jean-Claude Besson-Girard, autre intervenant, « la décroissance n’est pas la croissance négative. Elle désigne la possible et souhaitable sortie du mythe économique et idéologique de la croissance. Si l’euphonie ne l’interdisait pas, il serait plus juste de parler d’ "a-croissance" comme on parle d’ "a-théisme" » . [2]
Serge Latouche, qui n’était pas présent à ces EGDE, considère lui aussi que la décroissance n’est pas la croissance négative, « expression antinomique et absurde qui traduit bien la domination de l’imaginaire de la croissance » . [3]
Il convient à ce stade de procéder à une clarification. Jean-Marie Harribey a, avec raison, souligné le caractère flou du concept de décroissance. [4]
Si la décroissance n’est pas la croissance négative, qu’est-ce que c’est ? Il faut considérer la décroissance comme un idéal globalisant qui signifie que l’on abandonne l’objectif de croissance mais que l’on n’exclut pas qu’une croissance économique puisse avoir des effets positifs dès lors qu’elle s’applique dans une économie fonctionnant au ralenti. Ainsi, la décroissance doit être mise en oeuvre de façon différenciée selon le niveau de développement d’une société. En France, décroissance signifie croissance négative. Bien sûr, il s’agirait d’une croissance globalement négative. Il est concevable, par exemple, que le secteur d’activité des énergies renouvelables connaisse une croissance. En revanche, au Mali, décroissance pourrait signifier croissance limitée. En effet, l’application de la décroissance doit être appréciée au regard de l’empreinte écologique. [5]
La surface disponible par humain est de 1,9 hectares. Or, 6 ha sont nécessaires pour couvrir le mode de vie d’un Français et 0,5 pour celui d’un Malien. [6]
Les activités économiques des Français devraient décroître de plus de 66 % [7] tandis que celles des Maliens pourraient croître de près de 400 %. A condition bien sûr d’admettre qu’un Malien a droit au même niveau (matériel) de vie qu’un Français. D’aucuns diront qu’une décroissance de 66 % en France est économiquement et socialement impossible. C’est parce qu’ils raisonnent dans le cadre du système capitaliste.
Décroissance et capitalisme sont incompatibles.
Jean-Pierre Tertrais l’a parfaitement démontré. [8]
"Le capitalisme s’oppose à la décroissance pour trois raisons :
parce que le meilleur moyen de créer des besoins nouveaux, et donc d’éviter la saturation des marchés, c’est l’innovation technologique ;
parce que la méthode la plus efficace pour augmenter les profits et pour bénéficier d’économies d’échelle, c’est d’augmenter les volumes de production ;
parce que la concentration capitaliste s’oppose au partage des richesses et qu’en conséquence, la seule parade au mécontentement des plus démunis est la croissance économique dans la mesure où celle-ci permet de masquer l’aggravation des inégalités sociales ».
Les inégalités sociales sont effectivement inhérentes au système capitaliste. Le démantèlement des instruments de sa régulation, sous la pression des firmes multinationales relayées par les gouvernements conservateurs et sociaux-démocrates des pays riches [9] , a accentué ces inégalités au cours des dernières décennies. A l’échelle du monde, l’écart entre les 20 % les plus riches et les 20 % les plus pauvres était de 30 contre 1 en 1970. Il est passé à 74 contre 1 en 2005. La pauvreté s’accroît aussi en valeur absolue dans de nombreux pays. Ainsi, 54 pays sont plus pauvres aujourd’hui qu’ils ne l’étaient en 1990 et 21 connaissent une malnutrition plus importante. [10]
Il faut donc sortir du système capitaliste.
A ce stade de la réflexion, un nouvel obstacle théorique se présente. Depuis la chute des régimes totalitaires d’URSS et d’Europe de l’Est et la conversion de la Chine au libéralisme économique, il est devenu évident pour les faiseurs d’opinions bien-pensants que le socialisme ayant échoué, il n’y avait plus d’alternative (c’est la pensée unique de « TINA » = There Is No Alternative) au capitalisme. Cette position se base sur une falsification de l’Histoire et une profonde méconnaissance des concepts utilisés. L’URSS, les pays d’Europe de l’Est, la Chine, Cuba et les autres pays dits « socialistes » ne l’ont en réalité jamais été. Ils ont été ou sont encore des pays capitalistes dans lesquels les rapports de production sont ceux du capitalisme. Les travailleurs restent subordonnés et dépossédés du fruit de leur travail. Seule a changé la propriété des moyens de production, passée de personnes privées à une personne publique, l’Etat, ou plus précisément à une nouvelle classe exploiteuse : la bureaucratie. Cornélius Castoriadis l’a très bien démontré. [11] Le capitalisme peut être défini comme « le mode de production dans lequel la force de travail est assimilée à une marchandise, et qui a, en conséquence, pour rapport social de production spécifique, le salariat ». [12] Marx le disait lui-même : « le capital suppose le travail salarié, le travail salarié suppose le capital : ils sont [...] les deux termes d’un seul et même rapport ». [13]
A moins d’ignorer totalement la pensée de Marx, on ne peut prétendre que l’URSS n’était pas un pays capitaliste.
Le socialisme implique que les travailleurs soient propriétaires des moyens et des résultats de leur production. En 1919, Lénine reconnaissait lui-même l’inexistence du socialisme dans son pays. [14] Ceux qui admettent que le prétendu socialisme [15] en URSS était étranger au vrai socialisme le qualifient de « socialisme soviétique », comme si dans un système totalitaire les mots employés pour désigner le régime politique avaient un sens. Le soviétisme, c’est le pouvoir aux soviets - les conseils de travailleurs dans les usines - c’est-à-dire l’autogestion. Or, dès le printemps 1918, Lénine retira tout pouvoir aux soviets. Le socialisme n’a donc jamais échoué. Ce qui n’est pas le cas du capitalisme qui, en plus de « porter la guerre comme la nuée porte l’orage » [16] , se révèle écocidaire. Seul le socialisme permettra de résoudre la crise écologique. Et cela pour trois raisons : parce que la production sera aux mains des travailleurs eux-mêmes au lieu d’être dirigée par les intérêts du capital, ce qui garantit un plus grand respect des écosystèmes, grâce à la sagesse de l’Homme libéré de l’aliénation capitaliste ; parce que la production ne fera que répondre aux besoins des producteurs-consommateurs que seront les travailleurs et elle n’aura donc pas besoin de croître pour développer les profits et rémunérer les actionnaires ; parce que le socialisme assurera une meilleure répartition des richesses qui rendra socialement soutenable une décroissance économique.
Le socialisme n’ayant jamais été mis en œuvre, la question de son fonctionnement se pose. Cette question a trouvé des réponses satisfaisantes dans des ouvrages récents [17] . Ces réflexions théoriques insistent sur les caractères démocratique et participatif d’une organisation économique socialiste.
Ces caractères doivent se retrouver dans le champ politique.
La démocratie participative est l’autre condition essentielle de l’avènement d’une société de décroissance.
Elle est aussi le support qui lui permettra de fonctionner.
A cet égard, la démarche des EGDE est positive. Il s’agit que les militants se mobilisent et se démultiplient pour construire un projet sociétal démocratique.
La perspective d’une participation aux prochaines élections nationales interpelle les réticences de militants épris de souveraineté populaire. Le pouvoir nous apparaît souvent comme la source de toutes les oppressions.
John Holloway pense que l’on peut changer le monde sans prendre le pouvoir. [18]
Il est certain que l’on ne peut pas changer le monde par la voie électorale, en l’absence d’élections à l’échelle mondiale.
Mais l’urgence écologique impose de saisir toutes les occasions pour se faire entendre. Nous devons donc profiter de la campagne électorale, moment de cristallisation du débat politique, pour faire progresser les idées de décroissance. [19]
Nous devons aussi nous préparer à exercer des responsabilités politiques. Cette activité n’a rien de déshonorant dès lors qu’elle s’inscrit dans le cadre d’un lien permanent avec le peuple. Notre projet doit être clair. Nous devons aller jusqu’au bout de nos idées, sans avoir peur d’éloigner les électeurs, dès lors qu’il s’agit de dire la vérité [20] et de proposer des solutions justes et efficaces.
Chacun exprimera sa conception de la décroissance.
Pour nourrir le débat, je présente ici quelques propositions concrètes pour une société socialiste de décroissance :
Une économie de proximité
Un contrôle citoyen de la production
Une limitation civique de la consommation
Emeric Cristallini, 24 octobre 2005.
[1] Décroissance ou barbarie ? 2005, Golias
[2] Decrescendo cantabile. Pour une décroissance harmonique, 2005, Parangon.
[3] « Il faut jeter le bébé plutôt que l’eau du bain », in C. Comeliau (sous la direction de), « Brouillons pour l’avenir, contributions au débat sur les alternatives », Les Nouveaux Cahiers de l’IUED, n° 14, 2005
[4] Le développement a t-il un avenir ? ATTAC, 2004
[5] « L’empreinte écologique d’une population est mesurée en calculant quelle superficie de terre et d’eau est nécessaire, sur une base constante, pour produire tous les biens consommés et pour absorber tous les déchets engendrés par cette population ». Mathis Wackernagel et William Rees, Notre empreinte écologique, 1996.
[6] Exemple cité par Paul Ariès dans son ouvrage précité
[7] Il n’y a certainement pas de corrélation parfaite entre réduction de l’empreinte écologique et décroissance économique. Mais il s’agit de donner un ordre d’idées de l’effort à accomplir
[8] Du développement à la décroissance, 2004
[9] La dérégulation du capitalisme a pris trois formes : la désintermédiation, la dérèglementation et le décloisonnement (les 3 D) : lire Jacques Nikonoff, La financiarisation de l’entreprise - Une économie au service de l’homme, ATTAC, 2001. En France, les mesures nécessaires à cette dérégulation ont été prises entre 1983 et 1987, et surtout en 1985, sous un gouvernement dirigé par le PS... Par la suite, la libre circulation des capitaux dans l’Union européenne et la libéralisation des échanges imposée par l’OMC ont déstabilisé les économies nationales et locales, au détriment des équilibres écologiques.
[10] Rapport sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le Développement.
[11] Castoriadis, L’imaginaire radical, Nicolas Poirier, 2004
[12] Michel Barrillon, D’un mensonge déconcertant à l’autre, 1999
[13] Travail salarié et capital, 1849
[14] « Nous ne pouvons instituer immédiatement l’ordre socialiste. Dieu veuille que nos enfants, et peut-être nos petits-enfants, le voient s’établir chez nous », cité par Kostas Papaioannou, Lénine ou l’utopie du pouvoir, 1978
[15] Le communisme est le stade ultime du socialisme ; il n’a donc jamais été atteint.
[16] Jean Jaurès
[17] Cf notamment : Tony Andréani, Le socialisme est (a) venir, 2 tomes, 2001 et 2004 ; Thomas Coutrot, Démocratie contre capitalisme, 2005 ; Michael Albert, Après le capitalisme, éléments d’économie participaliste
[18] Changing the world without taking power, 2002
[19] Bien sûr, une action à l’échelle nationale ne suffit pas. Mais la France doit montrer la voie comme elle l’a fait lors du réferendum sur le projet de Traité Constitutionnel Européen. A cette occasion, le peuple français a montré qu’il savait résister à la propagande politico-médiatique et se rebeller contre le pouvoir bureaucratique, relais des lobbies militaro-industriels responsables des désastres écologiques (cf Raoul-Marc Jennar, Europe, la trahison des élites, 2005). La démocratie supranationale est souhaitable, en Europe et dans le monde. Nous acceptons des transferts de souveraineté, à condition que la souveraineté du peuple ne disparaisse pas lors du transfert. La démocratie française est loin d’être parfaite ; elle doit être profondément réformée. Mais elle est beaucoup plus avancée que la démocratie au niveau de l’Union européenne, et encore plus que la démocratie à l’échelle mondiale, qui est inexistante. Nous devons doter le Parlement européen d’un véritable pouvoir législatif et instaurer un Parlement mondial, compétent notamment en matière d’environnement, qui pourrait naître d’un Forum Social Mondial.
[20] Dire la vérité, c’est s’appuyer sur les expertises scientifiques de l’état de la planète pour dire aux citoyens français, notamment, que leur pays ne peut pas continuer à s’enrichir et à maintenir sa production et sa circulation automobiles. La plus importante étude scientifique, c’est celle menée sous l’égide des Nations-Unies, qui a mobilisé 1360 scientifiques en provenance de 95 pays, et qui a abouti au constat suivant : « L’activité humaine exerce une telle pression sur les fonctions naturelles de la Terre que la capacité des écosystèmes de la planète à répondre aux besoins des générations futures ne peut plus être considérée comme acquise ». Ainsi, quinze des vingt-quatre écosystèmes observés (eau douce, climat, réserves halieutiques, sols, forêts, zones côtières, récifs coralliens...) sont « sérieusement dégradés » ou « exploités de manière insoutenable » alors que la survie du genre humain en dépend. L’ouvrage le plus intéressant et le plus récent sur la crise écologique et les conséquences politiques à en tirer est celui de Jean-Paul Besset, Comment ne plus être progressiste... sans devenir réactionnaire, septembre 2005.
Bonjour,
Tu indiques dans ton deuxième paragraphe : "Selon Paul Ariès, initiateur de ces Etats Généraux,"
Merci de me donner les éléments qui permettent ainsi de singulariser une seule personne concernant le lancement des EGDE.
Cordialement,
Bruno Clémentin bruno.clementin@casseursdepub.org
Bonjour Emeric,
Je rejoins totalement ton rapprochement entre la décroissance et le socialisme. C’est d’ailleurs la voie qui semble être prise, voir le dernier livre de Jean-Paul Besset, Comment ne pas être progressiste... sans devenir réactionnaire, livre qui est très proche de la définition de cete " Social-écologie " que tu appelles comme d’autres de tes voeux.
Tu t’appuies dis tu, sur la démonstration de Jean-Pierre Tertrais, socialiste libertaire, voire anarcho-socialiste. et tu cites également Michel Barrillon et Michael Albert, qui sont également anarchistes. A part Tertrais que je connais un peu, je t’avoueraie que je n’ai pas lu les deux autres auteurs. Pourrai tu nous en dire plus sur leurs ouvrages et perspectives.
Pour ma part je suis assez marqué par l’approche de Jean-Claude Michéa dans Impasse Adam Smith, De l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche. Il aborde comme toi (plus longuement bien entendu) sur la question du rapport de la décroissance aux socialismes.
Il avance par exemple, que si la gauche socialiste ne peut dépasser le capitalisme, c’est parce que le socialisme actuel s’est cristallisé dans l’héritage du socialisme jaurésien de la fin du XIX siècle : le socialisme progressiste et intellectuel qui a pris la défense de Dreyfus. Michéa essaye de démontrer que ce socialisme progressiste partage les mêmes présupposés que la philosophie du libéralisme économique forgée par les physiocrates au XVIII siècle. Bref Le socialisme progressiste comme le libéralisme économique sont tous les deux des produits des Lumières et de leur Progrès.
Michéa avance alors qu’il faut régéner le " socialisme primitif " de la première moitié du XIX siècle, qui lui contient une profonde remise en cause de l’idéologie des Lumière et du Progrès. Il pense surtout au socialisme de Pierre Leroux qui à la différence du socialisme des Saint-Simoniens, a remis en cause le machinisme, a critiqué la destruction de la propriété communautaire faites par la Révolution Française au nom du Progrès, a refusé de mettre ses espoirs dans la science, etc...
Michéa privilégie d’ailleurs Leroux à Proudhon.
Que penses-tu de cette thèse de Michéa ? Faire venir la décroissance vers le socialisme non-progressiste de Leroux, mais tout en gardant l’idéal socialiste de lutte contre l’aliénation de l’homme dans la marchandise, pour la révolution, etc..
Bref Leroux semblerait être cette figure que cherche Jean-Paul Besset, comment être socialiste non progressiste mais sans être réactionnaires... Tes références bibliographiques parlent elles de Leroux ?
Bien à toi, Clément.
Bonjour Clément, bonjour Emeric,
Si je puis me permettre, voici des liens vers des sites traitant de l’oeuvre de M. Albert, l’économiste libertaire étatsuniens. Le premier livre de lui traduit en français sort en ce moment chez Agone (Après le capitalisme, je crois). Un ouvrage vieux de 15 ans enfin traduit en France. Il a notamment travaillé sur ce qu’il appelle l’économie participative, ou participalisme. Normand Baillargeon notamment (un libertaire québecois, auteur notamment de "l’ordre moins le pouvoir" chez Agone également, dont on peut trouver une partie des textes sur la bibliothèque en ligne : http://bibliolib.net/ essaye de diffuser sa pensée en France. Une bonne introduction aux notions de l’économie participative (Parecon en anglais) peut se trouver également ici : http://www.zombiemedia.org/article.php3 ?id_article=31
Michael Albert également animateur d’un gros site (en anglais) auquel partcipe Noam Chomsky ou Howard Zinn : http://www.zmag.org/
Tu trouveras des critiques de son livre (que je n’ai pas lu, n’ayant lu qu’un résumé par M. Albert de ses idées) à http://monde-libertaire.info/article.php3 ?id_article=1980 http://monde-libertaire.info/article.php3 ?id_article=1979
Pour ma part, je trouve certaines de ces idées intéressantes. Il m’intéresse car il est trop révolutionnaire pour les réformistes, et trop réformistes pour les révolutionnaire. Pas assez radical ? Trop radical ? Radical en tout cas il l’est, retournant aux fondements même de ce que doit être une économie (c’est à dire un système établit par convention pour les bien de tous et de chacun). Je trouve qu’il fournit un bon complément aux pensées de J. Ellul et de I. Illich, qui s’équilibre : M. Albert ayant une vision très utilitariste, sans forcément penser que la place du travail doit cesser d’être dominante.
A bientôt
Irmandre
Allez, je polémique ! Honnêtement, ta démonstration me semble assez peu convaincante. Si je suis bien sûr entièrement d’accord avec :
Décroissance et capitalisme sont incompatibles.
je ne vois en revanche pas du tout ce qui te permet d’affirmer :
la production sera aux mains des travailleurs eux-mêmes au lieu d’être dirigée par les intérêts du capital, ce qui garantit un plus grand respect des écosystèmes, grâce à la sagesse de l’Homme libéré de l’aliénation capitaliste
De manière générale, vouloir tout rattacher à l’analyse marxiste en justifiant que celle-ci n’a jamais été prise en défaut, puisque jamais appliquée, puisque tous ceux qui s’en réclamèrent la trahirent, me semble... un peu facile, désolé.
Le libéralisme et le marxisme, nés à la même époque dans la même partie du monde sont deux frères ennemis, fils d’un même contexte socio-économique (révolution industrielle) et culturel (blanc, pour faire court). Ils s’opposent exactement dans leurs projets économiques (sociaux), mais si on les sort du champ de la société pour les confronter aux rapports homme <-> nature, on leur trouve en commun la croyance que cette dernière est inépuisable, et que le "destin" de l’humanité est de puiser dans ses ressources illimitées, ce qu’on retrouve bien dans le modèle développement proposé par le bloc soviétique (qui n’était pas marxiste, je veux bien le croire ;-)..
Je ne suis pas un grand exégète de Karl (effet de génération sans doute, j’avais dix-huit ans à la chute du Mur) mais mes camarades marxistes n’ont simplement RIEN à répondre aux défis environnementaux qui se posent aujourd’hui. Et les partis marxistes d’Europe occidentale ne se positionnent dans l’ensemble guère sur le terrain de la décroissance pour résoudre les impasses sociales et économiques qu’ils dénoncent !
Mais bon. Tout ça pour dire que je suis finalement ravi de découvrir ces questionnements sous la plume d’un marxiste convaincu !
Je me permetttrais de suggérer le rajout d’un alinéa à ta liste de propositions finale qui traite essentiellement du fait économique (production et distribution) : ce serait un contrôle renforcé des élus par les citoyens (révocabilité des élus, rotation des responsabilités...) visant à briser l’effet "caste politicienne", incompatible avec les idéaux républicains, et à favoriser la participation aux dépens de la représentation.
Ce texte est vraiment très séduisant meme pour moi aux idées libertaires assez "tranchées", je suis plutot pessimiste, légèrement cynique et critique de nature par conséquent plus réservé de voir un tel mouvement s’éténdre, je prendrais d’ailleurs plutot partie pour une rupture plus radicale "révolutionnaire" mais vu le peu de militantisme révolutionnaire dans la vielle Europe, porteuse pourtant de pleins de jeunes ou moins jeunes idées louables, il y a peu d’espoir dans cette optique.
Une critique ou deux quand meme :
<< Rapprocher producteurs et consommateurs Inciter la population à mieux se répartir sur l’ensemble du territoire >>
Mao ? La pédagogie sera nécessaire ici, car d’autre ont tentés avec peu de succès des opérations de révolution démographique avec des conséquences pour le moins dramatiques.
<< Promouvoir une agriculture paysanne, extensive et biologique Etendre les services publics municipaux Un contrôle citoyen de la production
Mettre en place des budgets participatifs Nationaliser les entreprises pour les reconvertir en entreprises autogérées de décroissance Transformer les banques en banques de crédit à la décroissance qui apporteront le capital aux entreprises autogérées Une limitation civique de la consommation
Instaurer un revenu maximal autorisé Supprimer la rémunération du capital et les jeux d’argent. >>
Les idées sont apparament bonne, le texte est séduisant ... trop peut etre on distille les arguments avec soin et finesse (Tertrais pour les libertaires, les Soviets pour les marxistes, la démocratie participative pour les réformistes et ceux méfiants de l’extrème gauche, l’agriculture payanne pour la Conf’, ...) on se retrouve dans un texte manifestement de rassemblement.
ATTENTION ce terrain est miné le jeu du pouvoir des élections et de la séduction est des plus dangereux. Les décroissants ne doivent pas se perdre dans la politique. La priorité c’est la vie ... Toujours.
Bonsoir croquemitaine,
Comme toi, ma culture libertaire me laisse voir l’émergence de ce mouvement qui se double désormais d’un parti pour la décroissance avec circonspection. Voir du maoïsme dans le rapprochement de producteurs et de consommateurs me semble (pour l’instant ?) un peu excessif.
Je parle là avec mon expérience dans la participation à une AMAP : un agriculteur travaille avec environ une centaine de personnes de Grenoble (et même pour être plus précis du quartier Saint-Bruno). L’autogestion pratiquement est réalisée (même si il y a, et il y aura toujours des choses à améliorer, mais ça c’est de la recherche du lien social idéal !) dans le groupe. L’ensemble des groupes AMAP (3 pour l’instant à ma connsaissance sur Grenoble même) est coordonné par une association nationale (c’est là que pour moi le bât blesse car il n’y a pas de contrôle direct de cette association. Cependant, en restant pragmatique (voir pour parler grossièrement, en parlant de stratégie révolutionnaire), je me dis que ce n’est pas là l’essentiel pour l’instant (d’autant plus que tous les membres de l’association font parti eux-même des amap sans le contrôler !).
Mais là n’est pas l’essentiel de mon propos. Ce que je voulais dire, c’est qu’il faut bien voir que la réalité du monde sociale est constituée de plusieurs dimensions : l’économie, le politique, le spirituel (à ne pas confondre avec le religieux, qui est lui-même une des facettes du spirituel. Pour ma part,l’art est également une autre facette du spirituel), l’économique, la sphére individuelle (et non pas privée !), et j’en passe, le tout formant le monde social (qui se greffe au monde tel qu’il est).
Ainsi, il ne faut certainement pas s’attendre à voir le monde social se modifier uniquement par le biais de la dimension politique, c’est-à-dire par l’émergence d’un mouvement qui prétendrai modifier radicalement la société en agissant uniquement sur la place publique (même si ce forum demeurerait local au sens concret du terme !). Cependant, toutes les dimensions étant liées, on peut se dire que des changements dans cette sphère impliquerait des modifications dans toutes les autres dimensions.
C’est pour cela que je vois l’action politique comme un moyen d’infléchir la course folle de nos politiciens échevelés. L’arrivée du mouvement de la décroissance dans le monde politique créera nécessairement de nouveaux problèmes à résoudre, par exemple sur le type de mandat des éventuels élus : s’engageraient-ils à démissionner si un certains nombre de personnes le demandent ? Et dans ce cas, quel nombre de personnes : la majorité des inscrits dans la ville (ou le canton...), la majorité du nombre de personnes ayant voté pour le ou la candidat-e (ce nombre étant obtenu via la préfecture ?) ? Et pourquoi pas les 2/3 ? Ou le quart ? Ou encore, et avant cela, comment sera rédigé le programme ? Par cahier de doléances (et je ne parle pas la d’éventuel forums internet comme celui sur lequel je suis en train de m’exprimer), par débat, par proposition d’un groupe, et sur quelle légitimité ?
Malgré tout cela, on le voit bien dans la charte de ce parti pour la décroissance nouvellement créer (et là encore, quel légitimité, quelle confiance, quel crédit accorder ?), on voit qu’il n’y a pas volonté de prendre le pouvoir, mais bel et bien d’infléchir la course, de porter ces idées devant le plus grand nombre. Une fois que cette idée sera connue, alors la démocratie pourra jouer à plein. Mais pour l’instant l’important est de faire en sorte que les 95% de la population française qui a une télévision, ou les 80% qui ont une voiture (chiffres de l’insee) se rendent compte de la structure schizophrénique dans laquelle on les fait vivre. Les idées sous entendues par ce "mot-obus", et qui s’enchaînent derrière celui-ci pour former un propos cohérent et communiquable doit émerger. Et je ne dis pas que pour cela il doit entrer dans la sphère médiatique globale.
Le bouche-à-oreille, les relations de voisinage, l’utilisation de médias locaux et/ou directs ( ces média sont e ngénéral les journaux locaux, sites internets, livres, conférences...), les marches organisées par divers collectifs sont à mon avis le meilleur moyen ( et je dirai même le seul) de toucher directement les personnes qui constituent le corps social réel de notre pays.
En effet, l’écrasante majorité des femmes et des hommes qui constituent ce pays et les autres sur la planète ne sont ni des chefs, ni des penseurs, ni des combattants, ni des incorruptibles. Ils restent avant toute chose des personnes, tout simplement, dont la sphère d’activité n’est, et ne peut être (je parle là dans une société de décroissance) que locale (à de rares exceptions prêts).
De là l’importance de tisser ou retisser des liens sociaux avec ses voisins, les gens que l’on croise tous les jours. Non pas pour faire du prosélitisme mais pour montrer que la décroissance se vit au quotidien via la simplicité volontaire. J’assume tout à fait mes contradictions, et ma vision est que seul la discussion avec d’autres me permettent de résoudre une à une ces contradictions (même si sans cesse de nouvelles émergent ! Mais cela est une autre histoire...). Mais je montre également que je suis radicalement critique vis-à-vis de la façon dont le monde social est organisé, et que j’essaye autre chose. Il n’y a pas là de grand discours : le vélo, le marché, le partage, la lenteur, les discussions, sont là des objets et des actions quotidennes qui ne nécessitent pas forcément une déconstruction, non ? C’est bien là leur force, car ces actions quotidiennes sont celles qui nous situent et nous constituent (bien plus que le bulletin de vote !), d’autant plus qu’il y a derrière (et non pas devant et avant !) un discours qui permet d’expliquer pourquoi on vit ainsi (quand on nous le demande, attention !).
C’est là que j’émettrai quant à moi une réserve : même si j’opine dans le cas de la participation à la vie politique locale (municipale et cantonale notamment) car c’est la que se joue l’essentiel de l’organisation politique et administrative (j’emploie ici ce mot sans connotation aucun, sinon j’aurai parlé de bureaucratie) de la vie des citoyens (éducation, transports, urbanisme, aménagement du territoire,...), je suis déjà nettement plus réticent de voir se présenter des personnes à des niveau d’organisation administratifs "supérieurs" : les législatives, les présidentielles. Là, je me dis que rentre en jeu un autre élément, plus personnel celui-là, à savoir la sphère privée que j’évoque ci-dessus, et les problèmes d’égo et de luttes intestines que cela peut entraîner, même si au départ les intentions sont les meilleures : problème tout bête de taille des groupes, et de la perte de contrôle direct des individus sur certaines personnes (et même si je le répète, les meilleurs intentions prédominent initialement). C’est ce que les grecs avaient découverts empiriquement et appellaient l’hubris (la démesure). L’histoire nous le rappelle dès que l’on se documente sur les expériences de changement radical passées (je ne parle pas là de théorie, mais de changement radicaux sur la vie et sur la morts d’individus).
Je préjuge en bien de l’action entreprise depuis peu par certain-es, le débat sur la décroissance, qui tente de s’inscrire dans la dimension politique, devant devenir général. Il faut savoir rester modeste : c’est surtout comme cela que l’accumulation du pouvoir ne s’opère pas à mon avis. Se rappeller qu’il faut également ne jamais donner lep ouvoir à ui le demande !
Le travail reste grand : pour un article sur les idées de la décroissance (que ce soit un interview ou un exemple concret cité par tel ou tel média), pour une explication donnée à une personne quelle qu’elle soit (et quel que soit son opinion après sur le sujet !), les nombres d’heures de programmes de télévisions et de tonnes de papier ou de kilowatts d’électricité et d’énergie humaines sont dépensées pour faire l’apologie de la croissance !
Mais gageons que l’émergence de ce "parti" permettra surtout aux propos tenus sur la décroissance de se diffuser dans tout le corps social. Un pas de côté collectif sera alors possible. Là encore, il faudra faire bien attention quant à la récupération des idées par tel ou tel groupe : la boîte-à-outil décroissante n’étant radicalement pas d’essence politique, il n’y a qu’un pas pour qu’on nous impose tout cela. De plus, si la pression économique devient trop forte (par épuisement des ressources dites "naturelles", crise démographique ou autre...), il faut bien se rendre compte que l’éco-fascisme (en attendant un mot meilleur) pourra toujours advenir.
Antoine Fernandès