
« L’écologie est subversive, écrit Cornelius Castoriadis, car elle met en question l’imaginaire capitaliste qui domine la planète. Elle en récuse le motif central, selon lequel notre destin est d’augmenter sans cesse la production et la consommation. Elle montre l’impact catastrophique de la logique capitaliste sur l’environnement naturel et sur la vie des êtres humains. [...] L’idée que l’écologie serait réactionnaire, poursuit-il, repose soit une ignorance crasse des données de la question, soit sur des résidus de l’idéologie « progressiste » : élever le niveau de vie et... advienne que pourra ! » [1]
Mais chez Greg Oxley, Jérôme Métellus, Cyril di Meo [2] et Karel Vereycken, cette idée ne repose t-elle pas au fonds sur ces deux possibilités complémentaires dont parle Castoriadis ? Enquête au pays du conformisme progressiste...
L’argument religieux de la critique positiviste.
Une position mondialiste et la haine de l’économie relocalisée.
La foi irréfragable en la science des calotins de la modernité et du progrès : vive le productivisme !
L’utopisme technologique ou comment avoir une position pro-nucléaire.
L’économisme et la très sainte augmentation du « niveau de vie ».
Une lecture positiviste de Marx.
L’affaire de la Nouvelle droite ou... la théorie du complot.
Conclusion.
M. Oxley a la gentillesse de mettre en garde « les gens qui prêtent une oreille favorable aux idées des « décroissants », [ils] devraient savoir où ils mettent les pieds, car la doctrine de la « décroissance » a une dimension philosophique qu’ils ne soupçonnent peut-être pas. » Jacques Ellul étant protestant, mais aussi de sensibilité anarchiste comme feint de l’ignorer le marxiste Oxley [3], et Ivan Illich étant catholique, ce qui se résume pour notre auteur à des « intégristes religieux », la décroissance serait donc dans son essence, une vile pensée religieuse donc attachée à cette vieille catégorie de « l’irrationnel ». Et M. Oxley nous invite alors à l’affrontement un peu désuet entre la raison et la foi, au combat positiviste de la lumière contre l’obscurité. Des problématiques dépassées sur lesquelles plus aucun de nos actuels philosophes n’oseraient s’aventurer tellement ce débat date de l’âge des dinosaures... [4]. Mais notre ami est un réactionnaire, il vit forcément en ruminant le sens de l’histoire intellectuelle passée.
Dans ce principe cognitif nauséabond que Greg Oxley prétend mettre en évidence, la foi de nos deux « intégristes religieux » déterminerait leurs critiques de la modernité, et donc par là la fausseté de celles-ci. Cette réduction d’une critique à de la pensée religieuse, n’est-elle pas de la poudre à perlinpinpin pour tas d’ignorants ? Faut il mettre au bûcher comme en des temps plus sombres, les ouvrages de Freud parce qu’il a été un auteur qui est resté attaché à sa judéité ? C’est juste une invective sans fondement, qui révèle bien les raccourcis et autres procédés simplifiants et mutilants des marxistes fossilisés pour décrédibiliser tout ce qui ne va pas dans le sens de la science, du progrès et du productivisme, bref de leur fameux sens de l’histoire qui a quand même pas mal de plomb dans l’aile. Et ceci sans véritablement comprendre que si le sens de l’histoire est celui-ci, alors la question du sens sera bien inutile, car il n’y aura tout simplement, pas d’histoire du tout !
Cyril di Meo reprend à son tour cette thématique simpliste de l’argument religieux [5] en montrant que puisque Edward Goldsmith lui semble promouvoir des formes de spiritualités écologistes, alors là aussi l’objection de croissance ne peut étendre son empire que sous les oriflammes de l’ « irrationnel ». Le simplisme n’est il pas encore une fois de mise ? L’on apprend alors que Pierre Rabhi continuerait « à vendre sa secte [sic !] » et « Teddy Goldsmith à fourger sa camelotte religieuse [re-sic !] ». Hormis que la rhétorique anti-secte est devenue le support de l’idéologie néo-libérale comme l’a très bien montré l’ethnologue Maurice Duval [6], la décroissance dans la bouche haineuse de notre auteur serait marquée par « son caractère décadentiste, spiritualiste.... », voire il l’assimile d’après l’interprétation qu’il a pu dégager des signes des dieux contenus dans les entrailles d’un poulet, au retour pur et simple - allons y tant qu’on y est !-... de la « barbarie » (sic) !
Comme l’écrit très justement Denis Clerc, le rédacteur en chef du magazine Alternatives économiques, à propos de Ellul, Illich, René Passet et André Gorz, certaines « critiques de la croissance le sont moins pour des raisons matérielles que pour des raisons que l’on pourrait qualifier de « spirituelles » au sens le plus large du terme : ce n’est pas en accumulant des objets que l’homme se réalise » [7]. Mais Denis Clerc a raison de complexifier des vues trop simplistes et différencier « les moralistes, ou l’être prime sur l’avoir », des « catastrophistes » qui appellent à la décroissance non pour des raisons éthiques mais pour sauver l’humanité. Il classe alors dans cette seconde catégorie, F. Partant, S. Latouche, F. de Ravignan le continuateur de R. Dumont, J.-M. Harribey, G. Rist, F. Sabelli... Ceux-là sont porteurs d’un autre genre d’éthique « en déconstruction-reconstruction », plus proche de l’« éthique à longue responsabilité » dont parle Hans Jonas. Une éthique conduisant vers le principe d’une « responsabilité ontologique à l’égard de l’idée de l’homme » [8], et qui prenant à contre-pied la thèse de son maître Heidegger sur la « métaphysique de la subjectivité », parle y compris d’une responsabilité qui renoue avec une « responsabilité métaphysique » à laquelle on devrait reconnaître, selon Jonas, une vérité fondatrice. Les accents « spiritualistes » que pense pourfendre M. di Méo, sont en fait proches des courants philosophiques libertaires, où la vie immanente et auto-affective « ne vaut que tant que la monnaie est impuissante à en dire le prix » [9]. La critique que Marx fait à l’aliénation de la vie dans l’objectivation de la représentativité (en une valeur d’échange...), pose véritablement le fondement ontologique de l’économique dans une « métaphysique de la vie » (M. Henry), une métaphysique de la praxis. Cela les courants marxistes libertaires comme les situationnistes l’ont véritablement saisi, ils ont su s’écarter radicalement des interprétations holistes de Marx qui voient leur apothéose dans le structuralisme marxiste d’Althusser. Pour les libertaires, la condamnation de l’atrophie des potentialités subjectives de la vie dans son aliénation, prime stratégiquement sur la condamnation ou la réduction des inégalités sociales (voir le point de vue de Bernard Guibert un peu plus loin). Marx disait très justement qu’être radical, c’est aller jusqu’aux racines. Alors bien entendu qu’à travers l’interrogation sur l’agir humain à l’ère de la technique, l’écologisme radical « engage des choix éthiques et métaphysiques » comme le souligne A. Caillé [10], dans un face à face permanent avec l’aliénation de la vie mutileé. Les bien-pensants fossilisés dans leur culture militante d’un autre âge, n’ont qu’à se rendormir...
Cette fois ci, M. Métellus ne veut pas y aller par quatre chemins : « La mondialisation de l’économie, loin d’être un problème [sic], constitue un prémisse fondamentale du socialisme, lequel est complètement inconcevable sur la base des petites économies locales ». Je vais illustrer ce propos de M. Métellus qui est, plus largement, fossilisé en une véritable dogmatique chez les marxistes, en revenant quand même, un peu sur Marx. Quand le progrès s’est mis au milieu du XIXe siècle à détériorer la condition sociale des travailleurs ruraux et urbains, une polémique s’engagea à gauche pour critiquer le machinisme abstrait et aliénant.

De plus, M. Métellus est-il au courant que cette « dé-territorialisation de l’économie » mondiale (A. Negri) qu’est notre économie-monde n’est possible que grâce à des vecteurs de transport des corps et des objets (y compris et surtout libidinaux) nécessitant des énergies non-renouvelables ?

Rappelons à M. Métellus, qu’il y a une histoire qui a forgé le dogmatisme du PCF et celui du totalitarisme soviétique sur les questions agraires : un socialisme agraire théorisé à partir de positionnements déjà urbano-centrique et ouvriéro-centrique. En 1899 Kautsky dans La question agraire s’opposait au coopératisme élaboré par l’anarchiste russe Kropotkine, et cette position qui en France sera repris par le courant guediste-marxiste (rappelons quand même que J. Guesde, selon son propre aveux, n’a jamais lu Charles-Henry Marx). Dans cet ouvrage Kautsky y fonde alors définitivement le projet socialiste agraire pour des siècles et des siècles : le pays merveilleux d’une organisation industrielle de l’agriculture et de la destruction des sociabilités communautaires au profit d’une relation unilatérale entre le travailleur de la terre et l’Etat. Pas de place pour la petite exploitation, pas de place pour la petite propriété associationniste qui se réalisait dans l’agriculture que privilégiaient les mouvances libertaires, pas de place pour une culture populaire libre et autonome de toute idéologie. Seul Jaurès, qui lui descendait quelquefois de la tour d’ivoire des grands théoriciens socialistes enfermant leur réflexion à la considération du seul monde urbain et industriel, vivra la réalité du terrain de la paysannerie et acceptera le mouvement coopératif lors de la création de la coopérative viticole de Maraussan dans l’Hérault. Bien au chaud dans la capitale française, les ténors de l’actualité politique socialiste (Guesde, Lallemand...) avaient moins la force et l’originalité d’un tel combat, que d’adresser à la paysannerie de vagues promesses visant à l’enrégimenter. Proudhon, même si l’on peut lui reprocher de nombreuses choses, avait vu juste quand il refusait et dénonçait un « nouveau dogme » du romantisme révolutionnaire et du culte de l’Etat. Il faut également avoir un minimum d’ouverture d’esprit pour ne pas reprendre la vulgate marxiste qui fait de Proudhon un défenseur de la propriété paysanne. Car au lieu de la collectiviser comme le propose Marx qui n’arrive pas encore à se débarrasser totalement de la philosophie hégélienne de l’Etat [18], Proudhon veut la socialiser (« réenchasser » l’économie dans le social dirait l’anthropologue Karl Polanyi), et en cela, il est plus socialiste qu’étatiste ou individualiste. En réalité, l’avantage de Proudhon sur Marx, c’est peut-être que le premier, moins philosophe, n’a pas subit les imbécillités des thèses hégélienne et feuerbachienne [19]. Si Proudhon n’est ni tout blanc ni tout noir - comme Marx d’ailleurs -, on peut au moins lui reconnaître la lucidité de son refus de la conquête violente du pouvoir d’Etat comme le soutenaient les néo-babouvistes, les partisans d’Auguste Blanqui et bientôt de la si douce orthodoxie léniniste. Car cette stratégie révolutionnaire conduirait seulement affirme-t-il, à changer la forme de la domination sans supprimer la domination elle-même. A la lumière du totalitarisme marxiste-léniniste du XXe siècle, et quelque que soit la lucidité ontologique réelle des analyses magnifiques de Marx, il y a des lucidités politiques qui pèsent plus lourdes que certaine autres.
La théorie localiste des objecteurs de croissance est déterminée par une multiplicité d’influences. Dans une « société de décroissance » ou dans le cadre de cette « anthropolitique » dont parle Edgar Morin, la relocalisation de l’économie et la « reterritorialisation de la vie » (Latouche), passent notamment par les concepts de « bio-région », de « souveraineté alimentaire », de « coopération » (l’anarchiste Kropotkine), et les notions, sous divers degrés, d’« autosuffisance alimentaire », d’« auto-production » et d’« auto-construction ». Le fondateur théorique du « projet local » est Alberto Magnaghi, mais le localisme des libertaires comme Murray Bookchin, Raoul Vaneigem, Takis Fotolopoulos sont également des penseurs discutés. Cette re-territorialisation de l’économie et de nos vies passe par des interactions systémiques entre divers échelons de système locaux et régionaux. Elle passe également par la distinction de secteurs de production « autonomes » et « hétéronomes » dans leurs variantes chez Illich ou chez Gorz. Pour régénérer un tissu social qui enserre le quotidien de la vie quotidienne par un « New deal de civilisation » comme l’écrit E. Morin [20]. La relocalisation est également une relocalisation du phénomène politique « réenchasser » dans les rapports sociaux, dans les territoires et dans nos vies. La démocratie participative ou l’ « Inclusive democracy » (une version de la démocratie directe) théorisée par le penseur castoriadien, Takis Fotolopoulos, sont actuellement les pistes de réflexion que suivent les objecteurs de croissance. Paradoxalement, le projet est au niveau politique de renouer avec la conception territoriale restreinte et lucide de la République, qu’avaient les philosophes des Lumières et notamment Rousseau pour qui la forme territoriale du politique ne pouvait être que réduite. Il faudra que nos contempteurs de l’objection de croissance, nous expliquent ainsi un peu mieux, en quoi ce localisme leur apparaît réactionnaire.
Jérôme Métellus pense encore échapper à la critique sur le progrès technique et son « insupportable promotion » (Paul Virilio), en feignant de croire au mythe de la neutralité bienveillante de la science, ligne de défense de tous les marxismes positivistes comme des technophiles libéraux et raéliens, mythe également haussé au rang de dogme chez tous ceux qui veulent faire la révolution avec des bataillons bien rangés de laborantins. Il énonce péremptoirement que la science et le progrès ne sont que l’usage que les hommes en font. La science véritable, elle, trône dans le ciel platonicien des idées, intouchable et inatteignable, très loin des bisbilles de ses viles créatures. On remplace Dieu par la Science et cela s’appelle le scientisme... Car dans les catégories simplifiantes/mutilantes de M. Métellus, si ce sont des méchants capitalistes qui font usage de la science et du progrès, ceux-ci sont forcément destructeurs, si c’est au contraire les gentils socialistes communistes, alors nous vivrons dans le meilleur des mondes. « Or c’est pourtant là qu’est tout le problème, écrit notre auteur. Les catastrophes écologiques et les menaces climatiques qui pèsent sur notre planète ne peuvent être évaluées indépendamment du système économique et social dans lequel elles ont lieu. La menace écologique est fondamentalement le fait du système capitaliste. » Pour Greg Oxley, aussi, la crise du vivant, le réchauffement climatique et le ravage de la planète sont « la conséquence de l’utilisation de la technologie dans l’intérêt des capitalistes [sic !]. Et le socialisme [marxiste] est devenu une nécessité historique justement pour mettre fin à cela, et pour créer, à l’aide des merveilles de la technologie moderne [sic !], une société dans laquelle la science, les arts et la participation active dans tous les aspects de la vie sociale et économique ne seront plus des domaines réservés à une minorité ». Mais de quelle « minorité » parle t-on dans une société massifiée de consommation dirigée, traversée de part en part par la technologie ? Mais sur quels nuages vivent MM. Métellus et Oxley ? Nos auteurs ont décidément tout compris, la technologie assurée à « une minorité » ne fait pas assez de dégâts, peut-être que le programme du PCF pour 2007 serait-il que chaque Français puisse accéder à la possession de son « 4-4 » terminator ?
Les incantations religieuses au progrès peuvent dès lors commencer : « il n’y a pas de limite absolue aux progrès des sciences et de la technologie » ! Alors, bien entendu, la transformation de l’agir humain grâce à la technique, nous donne le droit selon M. Métellus, de changer l’essence de l’homme (nanotechnologies...) et de ravager la biosphère, sans prendre en compte une quelconque « éthique pour l’âge technologique » (Hans Jonas), qui est pourtant bien une limite à l’agir humain. Le communisme à la barre de la science affirment nos auteurs de La Riposte, et ce sera une sorte de Jardin d’Eden idyllique, tel qu’on en décrit dans les livres pour enfants : tout le monde sera beau, gentil, il n’y aura plus de guerre, on vivra bien et heureux pour des siècles et des siècles. Amen !
Et le monde d’Alice que nous promet M. Métellus est celui où « loin de réduire la production, une organisation socialiste de la société aurait pour résultat de « libérer les forces productives [sic !] des chaînes d’un capitalisme en plein déclin. » Faut-il rappeler à M. Métellus, qu’il pourrait aller plus souvent visiter les pays où il souhaite vivre ses idées. Car bien entendu, le « spectacle concentré » (Debord) qu’a été le communisme historique, est connu pour son immense respect de la nature et des hommes.
Le progrès n’existe pas messieurs... ! [21] Il faut vous faire à cette douloureuse idée. Si les origines de la notion de « progrès » sont antérieures à la fameuse querelle littéraire des Anciens et des Modernes au XVIIe siècle (1687-1698), le XVIIIe siècle a fait de ce maître concept un véritable porte-étendard. L’eschatologie chrétienne du salut se change alors peu à peu en idéologie du progrès, en fournissant des éléments religieux métamorphosés. Autrement dit, la théologie de l’histoire préoccupée par la problématique de la transcendance du sens de l’histoire - illustrée par saint Augustin jusqu’à Bossuet - est remplacée à partir des Lumières, par la philosophie de l’histoire et une problématique de son immanence. Ainsi pour Karl Löwith (1897-1973), l’idée même de progrès centrée sur le bien-être de l’individu, remplace au XIXe et XXe siècle, celle du salut préoccupée par le souci de l’âme. La science n’est alors que la forme « sécularisée » de la création divine, et la dimension messianique du marxisme doit être rapportée plus directement à l’influence de cet héritage judéo-chrétien [22]. Marx n’est-il pas pour le philosophe Michel Henry, « le premier penseur chrétien de l’Occident » ? Et les marxismes ne sont ils pas « l’ensemble des contre-sens qui ont été faits sur Marx » ?
Au XIXe siècle, cette philosophie progressiste de l’histoire s’est transformée en un messianisme social et technique que vont entonner tous les calotins de la modernité dans « une insupportable promotion idéologique du progrès » (Paul Virilio). Le schéma de la gradation se retrouve au centre de diverses pensées. Le philosophe et économiste Karl Marx (1818-1883) est alors lui aussi séduit par l’idée de gradation pour rendre compte de la réalité des sociétés humaines. Comme l’écrit justement notre bon ami Greg Oxley, « Marx a expliqué que le développement des forces productives constitue le moteur de l’évolution sociale ». Pour lui en effet, cette évolution passe plutôt par des stades successifs, qui correspondent chacun à des formes différentes du travail et de l’exploitation des richesses. Le marxisme qui suivra Marx, fondé sur une version incarnée de l’idéalisme de la philosophie de l’histoire d’Hegel, s’est lui forgé dans cette période d’apogée de l’évolutionnisme triomphant entre 1860-1880 et il en a subi irrémédiablement l’épistémologie eschatologique. L’ethnologie semblait alors corroborer la belle théorie du sens de l’histoire vers le pays des merveilles d’Alice.
Mais qui aujourd’hui soutiendrait en ethnologie, l’évolutionnisme ? Franz Boas et Claude Lévy-Strauss sont passés par là, et au paradigme évolutionniste s’est substitué le paradigme du « relativisme culturel » et du « linguistic turn ». La notion de « progrès » n’est pas, hélas pour vous messieurs, un de ces fameux « invariants anthropologiques », elle est indéniablement une idéologie de l’histoire propre à l’Occident, l’empirisme de toutes les recherches ethnologiques et historiques l’ont attestée depuis bien longtemps. Les calotins de la modernité que sont nos auteurs, sont encore hélas pétris et fossilisés par l’ethnologie passéiste du XIXe siècle porteuse de l’ethnocentrisme occidental déguisé en universalisme. Quel penseur soutiendrait aujourd’hui la vision illusoire, idéaliste et angélique de la Science et de la production du savoir scientifique, qui est la votre ? Personne ! car la naïveté de cet optimisme béat ne peut faire que sourire. Pour sortir du prosélytisme de cette vision eschatologique de la science que vous semez inlassablement sur votre chemin, des penseurs comme Husserl, Feyerabend, Bruno Latour, Thomas Khun, Ulrick Beck ne peuvent que vous aider à la décolonisation de votre propre imaginaire. On sortira peut-être et enfin du XIXe siècle !
Le premier postulat du credo s’énonce comme suit : « le potentiel énergétique dont nous disposons est lui aussi illimité » (Métellus) . Notons entre autre, que même un chaud partisan du développement durable n’affirmerait pas une telle énormité.

Greg Oxley n’y va pas non plus de main-morte en fustigeant dans les objecteurs de croissance, de vils « anti-rationnalistes » : « En réalité soutient-il, la science n’est pas une « croyance », mais la connaissance du monde réel ». Ou encore une autre perle : « Le progrès n’est pas une « illusion », mais réside dans l’augmentation du pouvoir de l’homme sur son environnement » (sic !). Nous avons là le beau et éclatant présupposé anthropocentrique de la philosophie cartésienne, où le monde devient un pur objet, un simple réservoir de ressources (illimitées ! dira notre chaud partisan de la croissance) que l’homme peut arraisonner et s’approprier à sa guise pour devenir « maître et possesseur de la nature ». L’environnement est ainsi totalement livré au déchaînement de la raison et au calcul utilitaire.
En tout cas une chose est sûre parmi nos auteurs, la candeur de la balourdise et les bons sentiments de Greg Oxley sont certainement illimités : « Dans le passé, la famine et la pauvreté étaient inévitables, précisément du fait du développement insuffisant de la technique productive. Mais aujourd’hui, celle-ci a atteint un niveau qui permettrait d’éradiquer la misère de toute la planète. » Le salut communiste par la technologie omnisciente et omnipotente ! Fallait y penser...
Cyril di Meo lui, semble ne rien comprendre à la décroissance quand il écrit qu’ « Ariès prétend alors que la décroissance est juste un concept obus permettant de dynamiter l’idéologie dominante ».

L’anthropologie économique et politique d’auteurs comme Karl Polanyi, Sahlings, Pierre Clastres et Marcel Mauss sont dans les origines intellectuelles de la décroissance, bien plus fondamentaux qu’Illich et Ellul, si c’est deux personnages dérangent la dogmatique marxiste de M. Oxley. Et cette anthropologie ne peut qu’infirmer l’évolutionnisme d’une lecture désuète du marxisme comme avatar d’une idéologie du progrès linéaire qui obligerait toutes les sociétés à passer sous les fourches caudines du « développement » capitaliste. L’anthropologie économique nous apprend que le monde a connu des économies plurielles et ces apports scientifiques sont une donnée de poids pour « s’opposer au schéma rectiligne et stalinien de la succession des modes de production » (B. Guibert). Les apports de l’anthropologie ont aussi des conséquences sur la théorie et la pratique du politique. La terminologie de MM. Oxley et Métellus suinte de ce schéma évolutionniste quand ils parlent de la décroissance comme d’un retour à l’ « époque féodale » (sic !) ou encore à l’ « économie pré-capitaliste ». Dans une filiation situationniste, l’objection de croissance est également imprégnée de la critique de la Séparation, comme de la réflexion que mène la revue du M.A.U.S.S. sur la critique de l’utilitarisme.
Pour faire écho avec ce qui a été dit plus haut sur le paradigme du relativisme culturel, la position philosophique soutenue par Serge Latouche est celle d’un nominalisme qui prendrait cependant ses distances avec le « constructionnisme social » des courants post-modernistes [26]. Rappelons également que les théoriciens de l’après-développement aux Etats-Unis (Gustavo Esteva notamment), développent des thèses et réflexions à partir des positions philosophiques de M. Foucault et J. Derrida. Et le dépassement de l’idéologie des Lumières passe notamment sous la plume de S. Latouche, par le crépuscule d’un jour qui verra « l’envol de la chouette de Minerve annonçant un monde de l’après-économie, de l’après-développement, une authentique post-modernité » [27]. La décroissance ne partage donc pas les points de vue des plats post-modernes que l’on nous passe depuis plus d’une dizaine d’années.
La vague des marxismes a ainsi imposé l’économisme révolutionnaire dans l’imaginaire radical de nos militants de Gauche. En revenant dans le sillon perdu des socialismes français de la première moitié du XIXe siècle, il faut se débarrasser des effets psychiques du capitalisme sur nos imaginaires, et refaire tourner la subversion radicale de l’Utopie. Si le capitalisme aliène nos vies, c’est la vie qu’il nous faut changer. La révolution est moins celle de l’économie que celle de la métaphysique aliénée de la vie ! Nous ne somme pas que les « actants » de la révolution, nous en sommes surtout les « actés ». La révolution passe en nous et nous traverse (voir le philosophe Alain Accardo sur la servitude involontaire, un auteur très proche des objecteurs de croissance) [28].
Il y a deux sortes de gens à Gauche. Il y a ceux qui imprégnés de l’horizon de l’économisme révolutionnaire, défendent le pouvoir d’achat des salariés, la notion de « niveau de vie » produite par le Spectacle [« pour les salariés, la « décroissance » signifierait une régression majeure de leur niveau de vie » (Métellus) ou encore Karel Vereycken, quand celui-ci semble outrée du fait que la décroissance puisse « noyer une fois de plus le débat politique concernant les choix économiques »], les défilés carnavalesques des syndicats enspectaculés, et qui cherchent simplement à réduire et condamner les « inégalités sociales » générées par la capitalisme.
Car tout pousse à reconnaître avec Vaneigem, la « subjectivité radicale » comme ressort du refus de cette « survie », il y a aussi ceux qui ne négocieront pas avec le capitalisme. Les objecteurs de croissance ils en sont de cette canaille ! Riche est la vie et merde au P.I.B. !
La prégnance et la permanence de l’ interprétation positiviste et « progressiste » de la critique marxiste de l’économie politique et de son stakhanovisme productiviste, n’ont que trop duré aux yeux des objecteurs de croissance. Ce marxisme formulé dans les années 1880-1900 n’a été que trop influencé par ce « positivisme matérialiste plat et gras [qui] étalait son huile rance sur l’étang aux poissons... » dont nous parlait Romain Rolland. Comme l’écrit justement Bernard Guibert, « Il y a désormais d’autres lectures que la lecture positiviste et productiviste de Marx » qu’est la tradition léniniste représentée par le journal La Riposte.

Comme le montre Jean-Claude Michéa, le capitalisme c’est le libéralisme qui commence à naître sous la plume des physiocrates dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le capitalisme est indéniablement le produit de l’anthropologie pessimiste du libéralisme des Lumières. Les socialismes français de la première moitié du XIX siècle (Pierre Leroux, Charles Fourier...) ont vu et su analysé sur le moment, la réalisation par la Révolution française, du programme économique des Lumières (Loi Le Chapelier, article 544 du Code Civil...). Quand ces socialismes français ont été écrasés définitivement dans l’épisode de la Commune en 1871, le champ était désormais libre au socialisme allemand pétris d’un marxisme positiviste véhiculant le progressisme, l’économisme et le matérialisme historique. L’Affaire Dreyfus a pu alors cristalliser en France l’institutionnalisation de cette Gauche progressiste et bien pensante des Lumières, qui perdure aujourd’hui du journal Le Monde à Libération en passant par Télérama, Le Nouvel Observateur et autre Inrockupptible. Cette Gauche empreinte de « replâtrages réformistes » qui n’a envie que de « gérer le capitalisme » en combattant les inégalités sociales et en relevant le pouvoir d’achat des consommateurs. La gestion et la « révolte consommée » est la logique de l’essence même de cette Gauche. Car la Gauche et le capitalisme nés dans le même creuset de l’idéologie des Lumières et de ses présupposés anthropologiques et métaphysiques, ne sont alors forcément que les alliés objectifs de la même eschatologie de l’histoire, les deux faces de la même monnaie progressiste. D’où depuis maintenant 130 ans en France, l’impossibilité, durable celle-ci, de dépasser le capitalisme sur sa Gauche.
Si, dans la bouche de MM. Métellus et Oxley les objecteurs de croissance ne seraient que des réactionnaires, passe encore... finalement nous ne serions réactionnaires que dans cette acception où l’on irait à l’encontre de leur idéologie eschatologique de l’histoire. Mais les catégories simplifiantes/mutilantes des rédacteurs de La Riposte, ne sont encore que du lait pour les chats devant les délires de sur-interprétation de Cyril di Méo et Karel Vereycken. Tous les coups sont permis, tous les amalgames sont possibles.
N’ayant manifestement rien compris à l’anthropologie de la technique, M. Vereycken assimile curieusement les objecteurs de croissance à des « technophobes » opposés au phénomène de la technique. C’est là une crasse ignorance de la pensée d’auteurs comme J. Ellul (il faut vraiment ne pas avoir lu cet auteur pour ne pas voir la distinction qu’il opère entre les techniques et le système technicien) ou A. Gras, et plus largement des bases fondamentales de l’analyse classique de l’anthropologie de la technique. Notre auteur croit un peu bêtement que les objecteurs de décroissance en viennent à nier le phénomène humain de la technique. Il n’arrive pas à prendre en compte que la mutation de la technique à l’âge de la modernité, puisse avoir transformer le domaine ontologique de l’agir humain dans ses effets et conséquences (Hans Jonas), et que ce domaine ontologique n’ait rien à voir avec celui de l’âge de la technique « enchassée », dirait Polanyi, dans les activités sociales des humains. Réduisant les objecteurs de croissance à des « technophobes », M. Vereycken en arrive forcément au simplisme d’un développement narratif hilarant : « en niant donc cette différence fondamentale entre l’homme et la bête, on cultive le doute et le pessimisme sur la nature humaine, on réduit non seulement notre capacité de survie et celle de notre environnement, mais on prive l’homme de son humanité, une déshumanisation qui est souvent l’instrument des sectes, des systèmes fascistes ou totalitaires, ou de ceux qui préparent leur arrivée. » Votre bonté dans cette ultime nuance, ne peut être que comptée à votre crédit...
Nos admirables dénicheurs de complots cachés, ont alors recours à un argument plus classique. Ainsi apprend-t-on sous la plume de M. Vereycken qu’« Ariès, [est] un malthusien version light » par le seul fait que cet auteur puisse écrire la phrase, « nous savons qu’il n’existe pas de développement et de croissance sans fin ». L’accusation semble entendue pour notre autre auteur, Cyril dit Méo, qui lui dit au contraire qu’ « Ariès dénonce les penchants réactionnaires, spiritualistes, malthusiens, réactionnaires de certains décroissants » (décidément deux fois le même mot dans une phrase illustre au mieux l’heuristique de la haine qui se dégage de l’analyse de cet auteur). Faudrait se mettre d’accord, c’est à n’y plus rien comprendre, même si les délires sur-interprétatifs ont de propre cette capacité continuelle de créer de perpétuelles contradictions. Et l’argument utilisant la logique des rapprochements est alors forcément de mise : « le malthusianisme prospère aussi pour preuve l’horrible site du parti français pour la décroissance » (di Méo). Auteur qui nous parle encore dans son délire « des positions ultra malthusienne de Rabhi, Goldsmith, etc ». Faut vraiment se faire désintoxiquer !
Et cette technophobie délirée, ce malthusianisme ahurissant, cette anti-chambre du fascisme vert que seraient le monde des objecteurs de croissance, ne peuvent évidemment qu’assimiler la décroissance à « l’écologie profonde » qu’est censé représenter le magazine L’Ecologiste. Si cette assimilation n’était pas déjà classique dans la stratégie et unique ligne de défense des partisans du développement durable, puisqu’on l’a retrouve de Luc Ferry à Sylvie Brunel, les propos de Cyril di Méo n’en seraient pas moins insupportables. Car comme le note le géographe Bernard Zuindeau cet argument de la plus mauvaise foi qui soit de la part des partisans du développement durable, ne sert pas juste à esquiver un débat sur le fond, mais à porter le feu de la procédure accusatoire inquisitoriale sur un anti-humanisme supposé et rêvé. Comme si les objecteurs de croissance mettaient l’homme après la nature dans leur ordre de priorité. La diabolisation de la décroissance permettant de conserver le confort de ne pas trop se poser de questions et d’écarter ses doutes et sa propre mauvaise conscience. Le développement durable serait-il critiquable ? Vous n’y pensez pas nous répond Cyril di Méo, sa critique n’a qu’« une fonction de cohésion de cet ensemble des décroissants » et l’« on comprend beaucoup mieux [ainsi] les stratégies de dénigrement répété des partisans du développement durable ».
L’article d’Alain de Benoist sur la décroissance ou encore les activités du GRECE sont alors du pain béni pour alimenter le moulin à parole de Cyril di Méo, pour lui permettre de s’engager dans la voie interprétative de l’évident rapprochement illustrant la thèse du complot caché qu’il veut démasquer. Après avoir courageusement pourfendu une sombre « fusion idéologique » où apprend-t-on, « les pensées [d’Alain Caillé, S. Latouche, P. Rhabi et E. Golsmith] sont en osmoses avec celles de l’extrême droite néo-païenne », M. di Méo défenseur du nivellement égalitariste et de l’idéalisme humaniste, et atteint manifestement de « complotite aïgue », entend alors nous apporter la lumière, bienheureuse et bienvenue, de sa vérité.
Certains voient le christianisme cachée derrière la décroissance comme en des temps plus sombres l’on voyait le juif derrière le capitalisme. D’autres encore voient derrière la décroissance le Grand Satan malthusien ou celui de la Nouvelle Droite, ou carrément le bras armé du fascisme et de la barbarie... et pourquoi pas le retour du côté obscur de la Force ! Quel rapport avec la choucroute ?
Le principe cognitif qui cherche à expliquer l’émergence de la pensée de la décroissance pour nos auteurs, c’est la théorie interprétative du complot qui structure si bien notre « imaginaire politique », comme le remarquait si pertinnement Raoul Girardet dans Mythes et mythologies politiques ! Ce sont alors quelques groupes minoritaires, élitistes, sectaires qui sont tapis dans l’ombre de la décroissance malfaisante, cachée et secrète, interprétée par di Meo comme une « nébuleuse ». Nos auteurs quand ils s’expriment puisent dans le même fonds symbolique et terminologique de X-Files, Dan Brown et tout le reste de la littérature des dénicheurs de vérité qui sont toujours ailleurs... Car « c’est forcément dans l’ombre que se réfugient les bêtes immondent, de l’ombre qu’elles surgissent. Immuable, permanent à travers l’énorme masse de ses représentations iconographiques et ses expressions littéraires, il existe un bestiaire du Complot. Il rassemble tout ce qui rampe, s’infiltre, se tapit » [30]. Et le complotisme ou le conspirationnisme sont l’un des grands mythes politiques modernes, c’est même généralement ce qui sert de pensée à la Gauche rationaliste, progressiste et scientiste, toujours trop pressée avec son demi-savoir. Il est marqué par l’intérêt pour les machinations ou les manipulations, la fascination exercée par les forces invisibles, la peur d’une dictature occulte. Devant leur ébahissement vécu et leur totale incompréhension de la pensée de la décroissance, nos auteurs cherchent alors du sens dans la révélation des mauvaises intentions des hommes ou des groupes. Une fois démasqués les « mauvaises intentions », voici que pour nos auteurs la pensée de la décroissance prend son sens, elle devient une cause. « Ne faites confiance à personne »... Voilà où se trouve aujourd’hui le niveau intellectuel du « débat » avec nos auteurs.
Ainsi nos admirables interprètes marqués par une surdose de « complotite aigue », ont un discours qui manque continuellement sa cible par mé-s’interprétation, sur-interprétation, incompréhension ou ignorance crasse et totale. Ils sont à la fois des partisans de la croissance et du progrès donc des réactionnaires (voir le dernier ouvrage de Jean-Paul Besset). Car comme le note François Brune, « le progressisme (le bon), ne serait il pas d’être en retard dans la mauvaise voie » ? Penser radicalement écrivait Marx, c’est aller jusqu’aux racines. Nous refusons donc une gauche progressiste qui améliore les « niveaux de vie » à coups de replâtrage réformiste et qui ne critique la logique du capital que parce qu’elle est la cause principale des « inégalités ». Il ne faut pas demander que l’on assure ou que l’on élève le “minimum vital”, mais que l’on renonce à maintenir les foules au minimum de la vie. Il ne faut pas demander seulement du pain, mais des jeux [31]. Si, très justement, Georges Bush ne négocie pas avec les terroristes, les objecteurs de croissance ne négocieront pas avec le capitalisme ni avec la société économique. L’influence de la philosophie hégélienne de l’Etat sur Marx, ne doit pas nous faire perdre de l’idée, que Hegel a forgé cette philosophie pour donner un projet politique à la réaction contre la révolution française. L’étatisme est en soi réactionnaire, c’est une théorie qui a non seulement écrasé les expériences communalistes d’auto-gouvernement au XIIIe siècle, mais qui a surtout servi pour « terminer la révolution » comme dit François Furet, et plus fondamentalement pour Hegel, pour l’annihiler radicalement. L’ensemble de la Gauche doit alors tirer les conclusions de la transformation de l’étatisme révolutionnaire en un totalitarisme inhumain comme Proudhon en avait si bien eu l’intuition.
« Notre question s’énonce alors de façon beaucoup plus radicale, plus agressive et également plus désespérée écrivait Hannah Arendt : la politique a-t-elle finalement encore un sens ? » [32] Car « le développement monstrueux des capacités modernes d’anéantissement dont les Etats ont le monopole », « rend toute politique suspecte ». La question qu’Arendt pose alors au politique devenu « l’expérience de la politisation totale », « fait apparaître comme douteuse la compatibilité de la politique et du maintien de la vie dans les conditions modernes, et elle espère secrètement que les hommes se rendront à la raison et se débarrasseront d’une manière ou d’un autre de la politique avant qu’elle ne les fasse tous périr. Mais l’on pourrait objecter que l’espoir que tous les Etats dépérissent, à moins que ce ne soit la politique qui disparaisse d’une manière ou d’une autre, est utopique, et il est probable que la plupart des gens seraient d’accord avec cette objection. Cela ne modifie pourtant en rien cet espoir et cette question » [33]. Il faut non seulement à Gauche achever la sécularisation de la société en sortant de l’Eglise du progrès, mais aussi tirer les leçons de l’histoire du totalitarisme de Gauche au Xxe siècle.
Si à Gauche, nous voyons la poursuite de la fusion et de l’interpénétration toujours plus poussée des objecteurs de croissance avec l’ensemble des mouvances libertaires, il est clair, que la Gauche positiviste, « croissantiste », jacobine et progressiste donc réactionnaire, que représente MM. Oxley, Métellus, Di Meo et Veyrecken ne fera pas partie de notre monde, mais de celui qu’il faudra inlassablement combattre. Encore un effort amis réactionnaires !
La vie passe et nous n’attendons pas de compensations, hors celles que nous devons inventer et bâtir nous-mêmes.
Ce n’est qu’une affaire de courage.
[1] « L’écologie contre les marchands », in Une société à la dérive, p.237
[2] Les citations de Cyril di Meo sont extraites de son blog.
[3] On peut lire fort à propos l’article de René Fugler « La Sociologie libertaire de Jacques Ellul » dans la revue anarchiste Réfractions en juin 2005 : http://refractions.plusloin.org/article.php3 ?id_article=50Sur l’influence de la pensée dans la réflexion de Ellul on peut aussi voir l’article de Deun « Comprendre comment l’homme a été éliminé »
[4] On peut lire Jacques Derrida, Foi et savoir, Point Seuil, ouvrage où il déconstruit nombreux de ces débats viellots auxquels les réactionnaires sont attachés
[5] Sur une réponse plus fournie aux vues de l’élu Vert de la Très Sainte ex-Gauche plurielle, Cyril di Meo, on peut lire l’article de Baptiste Rabourdin, « La décroissance serait mystique et réactionnaire » : http://www.decroissance.info/La-decroissance-serait
[6] « La peur note M. Duval, a changé d’objet, de l’Etat et de l’industrie, symbole de son système économique et social, elle s’est focalisée sur l’Autre éloigné, l’étranger, l’Autre proche, puis l’Autre religieux (dans cette catégorie entrent les adeptes des “sectes” et les musulmans) et enfin l’Autre politique et alternatif. La peur est donc passée d’instrument objectif de contestation à un instrument de structuration de la pensée unique en dénonçant de nouveaux “ennemis extérieurs”, mais dans le cadre d’un consensus très large : en effet, qu’est-ce qui peut se targuer de réunir dans un commun accord, toute la droite et toute la gauche, les laïcs et les religieux ? Hormis le discours sur le terrorisme et la pédophilie, aucun autre discours n’atteint cette performance consensuelle. Dans l’idéal de cette société normative, il faudrait que tous soient semblables et entrent dans le moule », dans l’article « Des peurs collectives : le discours antisecte comme support de l’idéologie néolibérale », publié dans L’homme et la société. Revue internationale de recherche et de synthèses en sciences sociales, n°155,2005 n°1, p.65-78.
[7] D. Clerc, « De l’état stationnaire à la décroissance : histoire d’un concept flou », dans L’Economie politique n°22, avril 2004, p.88
[8] Le Principe responsabilité, 1990, p.69
[9] S. Latouche, préface à Besson-Girard, Decrescendo cantabile, Parangon, 2005, p.10
[10] Alain Caillé, « La question du développement durable comme question politique. Illimitation et irréversibilité », in Dépenser l’économique. Contre le fatalisme, p.250
[11] Lasch, Le Seul et vrai paradis. Histoire de l’idéologie du progrés et de ses critiques, 2002, p.138.
[12] Dit autrement, pour Marx le présent historique du capitalisme est un moment du processus dialectique, il avait la tâche d’accomplir le négatif et de s’identifier avec lui
[13] Voir M. Henry, Marx, tome 1, chapitre III « La réduction des totalités », première partie « La mythologie de l’histoire », pp.163-165, Gallimard, Tel, 1976.
[14] Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith. De l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Climats
[15] voir ce que dit l’auteur sur LaRouche
[16] S. Latouche, op. cit. p. 11
[17] voir John Saul, La mort de la globalisation.
[18] qui ne décrit que les lois de l’Idée, alors que plus tard Marx revenant sur cette philosophie et si opposant, affirmera que la réalité de l’Etat repose sur les individus qui produisent la substance politique. Il faut se méfier de l’influence d’Hegel sur Marx sur la question de la place de l’Etat. Hegel fait parti des penseurs réactionnaires comme De Bonald, De Maistre, Haller... Bien qu’ il a évolué, au début, il est un des admirateur de la Révolution française puis va finalement prendre peur face à ses désordres, et se tourne vers la réaction en forgeant philosophique le soutien au tout Etat. La philosophie hégélienne de l’Etat est toute portée contre la révolution, elle est pour Hegel un projet politique pour la réaction.
[19] Marx toute sa vie luttera théoriquement pour renverser Hegel à partir de Feuerbach, puis renverser ce dernier par une ontologie radicalement fondatrice et innovante. Ce qu’ignorent l’ensemble des marxismes.
[20] Edgar Morin, Pour une politique de civilisation, Arléa, 2002, p.66
[21] Pour aller beaucoup plus loin que cette brève « déconstruction » de l’idéologie du Progrès, on peut lire l’article « L’Eglise des illusions du progrès et les Objecteurs de croissance ». On peut également consulter la conférence de S. Latouche, « La Métaphysique du progrès ».
[22] Jean-Claude Monod, La Querelle de la sécularisation de Hegel à Blumenberg, 2003, éd. Librairie philosophique Vrin, 317 p.
[23] Extrait de « Il faut jeter le bébé plutôt que l’eau du bain » page 127
[24] Dans l’article en ligne « Décoloniser notre imaginaire de croissance ? Ça urge ! ». B.Guibert est économiste et membre de la commission économique des Verts.
[25] Comme l’écrit encore Bernard Guibert, « Il s’agit plutôt, conformément à ceux qui, à la suite de Hannah Arendt, ont analysé l’emprise du totalitarisme sur les âmes comme conséquence d’une pathologie du langage, de mettre en place une prophylaxie des mots que nous utilisons. Il y a eu dans ce sens un début d’expérience prometteur au forum social européen de Paris Saint-Denis grâce à des initiatives heureuses de Patrick Viveret et Gilbert Wassermann : comment transformer nos rapports subjectifs aux mots que nous utilisons pour que nous puissions dissiper les malentendus et entreprendre des actions communes couronnées politiquement par le succès »
[26] L’ouvrage de Patrick Tacussel, élève de Maffesoli et principal continuateur de la délicieuse dérive situationniste, L’attraction sociale, la dynamique de l’Imaginaire dans la société monocéphale, Librairie des Méridiens, 1984, nous est cependant des plus précieux
[27] Préface de Besson-Girard, Decrescendo cantabile, Parangon, 2005, p.11
[28] A. Accardo, De notre servitude involontaire, Agone, 2001. D’inspiration bourdieusienne, Alain Accardo invite les « progressistes » à s’interroger sur la part qu’ils prennent à la reproduction de cet ordre qu’en principe ils combattent, dans Le Petit-bourgeois gentilhomme, Labor, 2003. M.Accardo a donné un entretien au journal La Décroissance, n°25, février 2005, intitulé « Se battre contre le capitalisme, c’est se battre contre soi-même »
[29] M. Henry, Marx. tome 1 « Une philosophie de la réalité » ; tome 2 « Une philosophie de l’économie », Gallimard
[30] Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, 1996, p.43
[31] Article « Le minimum de la vie », pour l’Internationale lettriste, M.-. Bernstein, A.-F. Conord, M. Dahou, G.-E. Debord, J. Fillon, Gil J Wolman, dans Potlatch, n°4 13 juillet 1954
[32] Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ?, Seuil, Points, p. 64
[33] Hannah Arendt, op. cit., p.66.