
Voici mon témoignage, qui répond à une suite de questions de Didier de Passerelle éco : http://www.passerelleco.info . Je m’apesantis parfois sur plein de choses que les marcheurs et autres décroissants savent déjà, et pour cause : je m’adresse au départ à des gens qui n’étaient pas là et même qui ne connaissent pas forcément le concept de décroissance. Peu importe, je vous le propose, car l’enthousiasme de ce témoignage très personnel, je le dois à vous toutes et tous, marcheuses et marcheurs, avec qui j’ai partagé cette expérience. Merci à tous, celles et ceux que je connais - ou pas. Et bonne route... sur les chemins. :)
Le témoignage d’une marcheuse

Je pars du début, hein. De la gestation. Voici donc. Début Mai, en pleine discussion philosophique (lol), où je parlais à une amie de ma dernière lecture - "Le pélerinage aux sources" de Lanza del Vasto - et de mon envie d’aller faire un tour du côté de la Borie-Noble, elle me fait part de son projet à elle : la Marche pour la Décroissance. "J’ai bien envie d’y aller !", qu’elle me dit... Enthousiasmée par l’idée, je note dans un coin de ma tête, tout en me répétant, résignée : "Non, pas possible, tu t’es engagée pour finir ton stage le 15 juillet...". Finalement, par hasard, j’ai appris dans le numéro de Silence de Mai 2005 que la Marche pour la Décroissance partait le 7 juin de Lyon, ma ville "natale", tout près de chez moi. Cette info en poche, rien ne pouvait m’arrêter : j’ai fait des pieds et des mains pour me libérer de toutes mes contraintes grenobloises. J’ai écourté mon stage qui s’était bien déroulé après 5 mois (au lieu de 6 mois 1/2), j’ai terminé vite fait bien fait ma "mission", j’ai rédigé mon rapport de stage à la vitesse grand V, j’ai avancé ma date de soutenance... Ca a marché, mon 17/20 en poche (’ttendez ! :D ) , j’étais fin prête à partir et j’ai fait mon baluchon. J’écris à la copine qui m’avait fait part de la Marche. Elle ne viendra pas : tant pis ou tant mieux, je partirai seule dans l’inconnu ! Un obstacle de plus à renverser, une manche de plus à retrousser...
Ma motivation était plus forte que tout, et pour cause : il était hors de question que je loupe le premier évènement décroissant... de l’Histoire ! (... et de grande ampleur, l’affiche laissant penser qu’on allait être des milliers, voire des millions derrière François et Jujube :D ) La seule idée que je pourrais le regretter longtemps si je n’y allais pas était déjà une motivation. Par ailleurs, au départ, ma motivation était tout à fait militante : il faut "faire masse", montrer qu’on est beaucoup à croire en la simplicité volontaire. J’aurais dit la même chose pour aller à une manif. Je peux dire que l’annonce de la Marche m’a trouvée dans une attitude d’autant plus réceptive que j’étais particulièrement remontée contre le discours médiatique univoque "oui-ouiste" caractéristique de cette "campagne" référendaire - pour ne pas l’appeler "opération bourrage de crâne". C’est seulement après le 29 mai que je suis sortie de cette motivation essentiellement contestataire et épidermique, et que j’ai saisi que cette marche pouvait non seulement être une manière de "faire exister" la décroissance sur la scène médiatique (et j’en suis revenue... car les journalistes ont tout le loisir d’occulter les évènement alternatifs, ou au moins de les minimiser), mais aussi et peut-être surtout qu’elle était la plate-forme rêvée de rencontre pour créer et solidifier un réseau décroissant. Un réseau sans lequel toute démarche décroissante est difficilement pérenne et conviviale !
Je suis partie avec un solide et "vieux" bagage "théorique" sur la décroissance (j’avais lu quelques ouvrages d’Illich, j’avais approché Georgescu-Roegen à travers ses écrits, j’étais allée au Colloque sur la Décroissance en septembre 2003 à Lyon), qui contrastait avec mon maigre bagage de décroissance concrète - la décroissance au quotidien, c’était pour moi une démarche toute récente, quelques mois tout au plus. Au concret, j’ai commencé par adopter le vélo pour tous mes trajets quotidiens. Ensuite, me sentant tiraillée par le fait d’aller au supermarché et d’acheter des cochonneries industrielles, et questionnant de plus en plus ma sacro-sainte phrase "c’est trop cher" par laquelle je qualifiais le bio (...et dire que parallèlement je critiquais la loi du marché !), j’ai commencé par aller au marché local pour acheter mes fruits et mes légumes. C’est logiquement que j’ai poursuivi ma démarche en allant plus souvent dans des magasins bio, en découvrant de nouveaux et bons produits. Et j’ai poursuivi mon travail d’investigation, notamment en revoyant ma façon de m’alimenter : j’ai considérablement réduit ma consommation de viande, augmenté ma ration de pain, de légumineuses et de fruits secs, me suis tournée vers l’attitude "complet" (pain complet, sucre complet, riz complet etc)... sans oublier les fruits et légumes. Et toujours, éviter l’emballage, le produit qui vient de loin, et les produits transformés : plus c’est simple, plus c’est bon. J’ai aussi commencé à privilégier le cru par rapport au cuit. Quel goût, quel plaisir.
Côté "décolonisation de l’imaginaire", pour reprendre l’expression de Serge Latouche... La télé, je l’avais abandonnée depuis quelque temps déjà. Bon, et puis être décroissant ça ne s’arrête pas là. Ça signifie privilégier l’ici et le maintenant, et la relation à l’autre en face de soi ou à côté de chez soi, plutôt que de se précipiter sur le téléphone (portable ou non). La décroissance, c’est la lenteur, c’est prendre le temps. C’est faire soi-même, rafistoler, récupérer, réutiliser, inventer, créer de ses mains... Et puis il y a la lecture : s’informer, s’informer. Je pourrais m’apesantir sur le sujet, mais voilà : la décroissance, c’est plein de chemins, de voies possibles, qui convergent toutes vers cette idée : consommer moins et mieux, avec "moins de bien, plus de lien", pour bâtir une société plus conviviale et "équitable" (bien que ce mot soit aujourd’hui galvaudé), pérenne car écologiquement soutenable. L’économie au service de l’homme, et non le contraire. Mais je m’égare, je m’égare dans des pensums, pardonnez-moi. :D
Cette marche fut une expérience inoubliable, marquante, dans la tête, dans les pieds, dans le coeur, dans les tripes - mon digestif me le dit encore, il a du mal à passer du régime riz/pâtes/chapatis au régime omnivore :D . Ce fut riche, intense, comme toute expérience collective. Elle m’a confortée dans ma démarche décroissante. Elle m’a sorti de mon isolement décroissant - au sens où ma démarche était individuelle : ma vie sociale a beau être riche, la décroissance n’est pas forcément populaire partout. Et surtout, je ne m’affichais pas en tant que décroissante : je n’avais pas l’envie ni le courage de parler de cette démarche à ceux qui me semblaient à mille lieues de pouvoir s’y intéresser. Cette marche m’a donc confortée, renforcée dans ce sens, et m’a donné l’envie de "colporter" autour de moi. Cette marche fut je crois un vecteur extraordinaire pour l’enfantement d’une "conscience collective décroissante", d’une fierté décroissante, d’une identité certes mouvante, indéfinie mais bien réelle aujourd’hui dans les têtes des marcheurs, je crois.

J’ai aussi beaucoup appris. Les plantes sauvages, les différentes "alternatives au concret", les débats autour de l’éco-construction, des médecines alternatives, et j’en passe... Mais cela ne vaut que pendant la première moitié de "ma" Marche. La seconde moitié, "rôdée", j’étais "dans le bain", je marchais beaucoup plus vite, j’avais assisté à beaucoup d’ateliers-débats qui à présent se répétaient : je partageais cette impression avec les "vieux" marcheurs, ceux de la première heure comme moi. Du coup, j’étais plus occupée par l’aspect purement "humain" : les amitiés, les rigolades et la "survie" :D - gestion de l’eau, de la bouffe, de moments de solitude... et du sommeil surtout ! Bref, je suis arrivée avec une soif énorme de connaissances, qui a vite été étanchée - compte tenu de l’intensité et du rythme des débats. L’aspect militant s’est estompé en moi, et j’ai goûté plus intensément à l’expérience purement humaine, collective et individuelle, sans craindre de me mettre parfois en retrait.
Car la marche, sur la longue durée, c’est devenu progressivement, pour la marcheuse que je suis, un parcours intérieur (et ça se voit à l’extérieur. lol pardon.). J’ai apprécié ces moments de solitude en cheminant, en tête de Marche (grisant, de fouler les herbes non encore aplaties sous le sabot des ânes !), à goûter différentes longueurs de foulée et leur répercussion sur les muscles, à me concentrer sur les insectes, les plantes, les paysages, et sur ce chemin que je suivais intérieurement. Bref, j’ai appris tout le long de la Marche, et tout le long ce fut intense, mais toujours différemment. Surtout, lorsqu’on s’aperçoit que les têtes se suivent et changent, que les personnes viennent et partent, c’est "de fait" que tu te retrouves face à toi, à cette volonté opiniâtre de marcher, de continuer. La motivation change, mute au fil des jours, toujours présente. C’est une transformation profonde, bénéfique.
En marchant, j’ai découvert des dizaines de personnes différentes. Peut-être 100 - au moins ? Le dialogue est facilité par le fait de marcher : tu n’es pas les yeux dans les yeux, tu es toujours libre de poursuivre ou non la conversation en changeant de rythme. N’importe qui peut se joindre à la conversation. Par ailleurs, l’effort a un côté "euphorisant" qui rend convivial tout échange. Mais si tu ne veux pas parler, tu marches, et l’autre marcheur sent toujours si oui ou non tu es présentement dans une attitude d’échange ou pas. La conversation peut mourir quand l’effort devient trop intense, si la pente est rude ou la chaleur trop accablante. Le débat peut être très animé, ou confidentiel. Il peut porter sur des grands débats, sur le temps qu’il fait... ou sur nos pérégrinations intérieures, notre vie. La marche, c’est aussi propice à la confidence que la nuit. C’est en marchant que se tissent les amitiés, plus vite qu’à l’arrêt. D’autant plus parqu’en marchant, les groupes sont moins dessinés qu’à l’arrêt, où les gens se posent par affinités. La rencontre est donc réellement facilitée sur tous les plans par le fait de marcher : par la convivialité dans l’effort, et la mobilité qui permet de transcender les groupes.

La marche a été une expérience extrêmement riche. Partout, des réseaux régionaux - informels pour l’instant - existent à présent, sous la forme de listes d’adresses e-mails ou postales. Derrière, ce sont des réseaux tissés d’amitiés, d’expériences vécues, d’efforts partagés, de références communes. Autant d’éléments qui permettent d’emblée de "faire sens" : on peut dire qu’aujourd’hui la décroissance a une âme, que ce n’est plus seulement un mot abstrait à mettre en application dans le concret, mais c’est aussi et surtout un mot qui rassemble une multitude de visages dont cette marche a pu donner un aperçu. Tranquillement mais sûrement, au pas de Jujube, Rita et Ouélé, la Marche nous a apporté le souffle pour colporter et rassembler autour de la décroissance.
Fanny - la guitariste, la 7-juin-iste, la science-pote, au mouchoir blanc ( ?!), à la casquette africaine et aux cheveux bouclés, dite aussi "Fanou Le Pechou"
Merci pour ce beau témoignage et cet éloge de la marche !
Un court passage à La Borie Noble (2 jours) a mis en exergue mon paradoxe consommation / décroissance ...
A force délargir le cercle en diffusant autour de soi, puisse la démarche de décroissance interpeller le plus grand nombre !
Mon blog relaye ces messages ! http://jeanpo.canalblog.com
Amicalement,
Jeanpo
hola Fanou !
Qu’elle belle marche tu nous décrit la ! J’espere bien que tout ceux qui liront ton petit texte nous rejoindrons lors de la prochaine, car j’ai vraiment eu l’impression de la revivre sous ta plume. Vous pouvez nous croire, c’est bien comme cela que ca c’est passé !
vive la décroissance et que le colportage suive son cours...
A tres bientôt Fanou, à lyon ou à Grenoble
sophie