
Cette entrevue fictive avec moi-même a eu lieu un jour après notre retour, soit lundi 24 juillet, à midi. Elle me permet de développer ce qui m’est personnel, pour faire la part des choses avec les aspects collectifs, et pour ne pas alourdir la chronique quotidienne.
Sommaire
Comment juges-tu la couverture médiatique de la marche Nord-Pas de Calais ?
Je sens que tu as encore quelque chose à dire à propos de ce qualificatif "sectaire"...
Comment te sens-tu maintenant que la marche est finie ?
Quels changements observes-tu à ton retour ?
Tu passes tes vacances en pleine campagne, mais comment fais-tu sans voiture ?
Qu’est-ce qui est déjà de la décroissance, sans s’appeler comme ça ?
Comment es-tu venu à la décroissance ?
Comment juges-tu la couverture médiatique de la marche Nord-Pas de Calais ?
La plupart des articles que j’ai eu l’occasion de lire
étaient favorables et honnêtes. Contrairement à ce qu’on lit dans la presse nationale, dans un dossier du Monde 2 par exemple, il n’y a pas de polémique, ou de critiques stériles, telles que nous traiter d’intégristes ou de réactionnaires.
J’ai croisé quatre journalistes :
un jeune qui n’a pas pu s’empêcher de commencer son article par une comparaison avec les baba-cools, et terminer en nous plaquant maladroitement le qualificatif "sectaire" ;
deux braves gars qui font leur métier, mais qui n’ont pas l’air d’être très impliqués dans l’écologie politique ;
et Frédéric Douchet, de la Voix du Nord, qui mérite d’être cité ici, et que je reconnais comme un homologue intelligent de la presse marchande, car il a fait l’effort d’être présent plusieurs jours, et il a montré un réel engagement, une véritable écoute envers les marcheurs et les personnes associées.
Je sens que tu as encore quelque chose à dire à propos de ce qualificatif "sectaire"...
Je trouve ça honteux qu’un gars s’exprime comme ça de façon aussi inconséquente dans un journal à grand tirage. Il a un pouvoir immense, le pouvoir médiatique, et il le gâche. Il participe au grand lavage de cerveaux : c’est monstrueux.
Eh bien, oui, nous sommes sectaires ! Dans le sens où nous avons l’esprit logique. Nous sommes sectaires, dans le sens où nous souhaitons sortir de la schizophrénie collective, vendue comme un projet de société. Nous sommes sectaires, lorsque nous souhaitons sortir du consensus mou, lorsque nous ne reconnaissons plus notre appartenance sociale par notre soumission aux injonctions à consommer ; des injonctions publicitaires, télévisées, familiales...
Nous sommes sectaires lorsque nous refusons de nous abreuver d’informations faussées, simplifiées, orientées, qui défendent l’ordre ancien, conservateur, populiste et anti-humaniste, comme cet article qui a exaspéré Alessandro et qui finit par "sectaire".
Ceux qui ont voté "NON" contre le canular officiel qu’on nous présentait comme une Constitution Européenne sont sectaires : ils ont désobéi au matraquage des médias dominants, des médias qui défendaient les intérêts inavouables de leur caste, les nouveaux chiens de garde !
Je discute avec mon père, qui a 70 ans passés, et qui lit sûrement ce genre de torchon régional. On aborde les attentats du 11 septembre. Je lui explique que des professionnels du bâtiment, des américains, ont affirmé qu’il s’agissait d’une démolition contrôlée, par explosifs, et qu’aucune tour métallique ne s’est jamais effondrée suite à un incendie, que ça sert un projet de l’équipe Bush qui semble une répétition de l’histoire de Pearl Harbour, qu’à l’époque le gouvernement américain avait connaissance de l’attaque japonaise et a laissé faire afin de retourner l’opinion publique pour pouvoir entrer en guerre... C’est un fait historique connu, mais rien à faire, il ne m’écoute pas. Qui est sectaire ?
Quelle est cette époque qui nous propose un Pierre Palmade à la place d’un Coluche, et un Sarkozy à la place d’un Mendès-France ? Là où Coluche faisait l’admiration d’une multitude, par son engagement politique, on nous propose le choix entre la secte des admirateurs de Machin, ou la secte des idolâtres de Bidule.
Il y a des sectaires partout. Le lectorat de l’Observateur est sectaire. Le lectorat de Libération est sectaire. Ce mot ne veut rien dire. Il est l’apparence d’un argument pour ceux qui font semblant de penser, pour ceux qui ont peur de penser, car penser aurait tôt fait de déstabiliser leurs fondations fragiles, construites sur des routines maladives et conventionnelles.
Et puis, revenons sur l’article. Comment appeler ce procédé qui consiste à dévaloriser au début et à la fin, tout en étant à peu près honnête au milieu ? Une mise entre parenthèses ?
Je ne sais pas si ce journaliste l’a fait consciemment, si c’est une forme rhétorique enseignée en école de journalisme, mais j’en perçois l’efficacité perverse. La quasi-totalité de l’article informe correctement sur la décroissance, et pourrait donner envie à son lecteur d’aller plus loin, et de devenir à son tour, qui sait, un objecteur de croissance. Mais voilà : la mise entre parenthèses lui signifie inconsciemment que tout cela est du domaine du rêve, réservé à un petit groupe sectaire et marginalisé (des "babas-cools"). D’ailleurs, on le voit bien, avec la photo de Martin en premier plan, sa longue barbe, et son air patibulaire, qu’ils ne sont pas tout à fait normaux, ces jeunes.
Le message caché est donc : "dans la décroissance, point de salut". A l’exemple d’une publicité qui met en scène un cadre travaillant dans un "open space" : celui-ci pète les plombs, quitte le bureau, ôte sa chemise pour se baigner dans une fontaine publique : le voilà libre, heureux, enjoué... Ah ! Mais seulement voilà : la belle voiture "Vroum vroum" passe lentement par là. Et notre pauvre gusse s’en trouve tout raidit, subjugué de désir comme s’il venait de croiser la femelle idéale. Et d’en revenir à la raison : il aime trop les voitures pour s’en passer, DONC il a besoin d’argent, donc il a besoin de travailler, donc il rentre dans le rang et la morale est sauve.
Même si le spectateur en perçoit le sens distancié, cette fable publicitaire vient résonner profondément en lui, jusque dans les tréfonds de son inconscient, qu’il ignore joyeusement. Et la morale d’une fable publicitaire ne consiste pas à le faire réfléchir, elle consiste à le convaincre de la nécessité d’acheter.
Ce qui est catastrophique avec la pub, c’est que nous savons que ce n’est pas vrai... comme au cinéma. Donc si on montre par exemple deux femmes, belles et élégantes, qui se tabassent comme des folles pendant un mariage, nous avons le droit de rire, et nous sommes priés de le faire. Alors que si c’était la réalité, ça gâcherait la noce. On ne peut pas se divertir de la souffrance des autres, sans être déjà soi-même en souffrance.

Comment te sens-tu maintenant que la marche est finie ?
Je suis très fatigué. Physiquement, mes jambes sont lourdes, j’ai des courbatures partout, et psychologiquement je me sens un peu ailleurs, j’ai du mal à me concentrer, à réfléchir. Je sens des envies de pleurer monter en moi de temps en temps, mais ce n’est pas suffisamment intense pour pleurer vraiment. A l’avance, j’avais prévu une semaine de vacances pour m’en remettre. C’est aussi ça la maturité : on sait à quoi s’attendre, et on s’organise un minimum. On a appris à prendre soin de soi, à mieux se respecter.
L’année dernière, je me suis senti transformé. Cette année, j’ai un peu plus de recul. J’ai fait de vraies rencontres, c’est très appréciable. Et j’ai réussi mon projet qui consistait à utiliser cette marche comme "rituel initiatique", de l’adolescence vers le monde adulte, pour mon fils et son cousin, qui ont bientôt 16 ans, et qui traversent cette période de tourmente : les femmes, un métier pour plus tard, l’alcool et les drogues...
L’année dernière, j’ai profité comme un adolescent fêtard. Cette année, je me suis senti un peu plus responsable, et j’ai partagé mes compétences avec les plus jeunes par des interventions plus nombreuses dans les ateliers. J’ai un peu de mal à accepter de faire partie des plus vieux. Et de peiner physiquement. L’année dernière, je m’étais préparé en marchant une semaine avant, et mon sac était beaucoup moins lourd. Cette année, une entorse de la cheville risquait de compromettre mon départ. J’admire Aristide qui approche de la soixantaine et marche avec 20 kg, et Bruno Clémentin, qui nous a donné une véritable leçon de sagesse en proposant à chaque marcheur de se peser, et de peser son sac.

Quels changements observes-tu à ton retour ?
Mon premier réflexe a été de faire un râteau tout seul dans le jardin de ma belle-mère, qui était truffé de mégots, de bouts de plastique...
Théophile a proposé un planning de réservation des vélos et de l’ordinateur, pour éviter les conflits, et ça a bien fonctionné.
Nous nous questionnons sur la tondeuse : on pourrait laisser une partie en friche, avec des chemins tondus, et tondre avec une faux. Mais ma belle-mère a du mal à accepter : "ça ne fait pas net".
Et puis j’ai fais une très belle cueillette de Reine-des-prés, que j’ai pu identifier grâce à Alex, le "butineur".
Donc tu vois, dès le retour, on observe des changements concrets. C’est ça la décroissance, ça reste, c’est une couleur solide qui ne déteint pas au lavage médiatique.
Tu passes tes vacances en pleine campagne, mais comment fais-tu sans voiture ?
Je viens ici presque chaque été, ça me ressource. J’aime bien le Nord, les gens sont paisibles, simples, gentils. Pendant des années, je passais 8 heures en voiture pour venir de Lyon. Je faisais ensuite tous mes déplacements en bagnole. Nous allions manger sur la plage pour rentrer le soir-même. Nous allions n’importe où librement, mais avec une frénésie de déplacement : nous avions "la bougeotte".
Aujourd’hui, j’arrive en train à la gare la plus proche, à 10 km. Soit j’ai pris un vélo avec moi dans le train, soit quelqu’un vient me chercher en voiture. Ensuite, si je veux aller à la mer, je prends un vélo (il y en a 4 sur place que j’entretiens régulièrement). La gare est à 20 minutes en vélo, puis environ 15 minutes de train, et je suis libre comme l’air.
Dunkerque, c’est tout petit par rapport à Lyon. En vélo, c’est un vrai bonheur. Des fois, je vais à Zuydcoote ou à Bray-Dunes, à 11 km. Faut pas avoir le vent de face, c’est tout.
C’est vrai que ça m’oblige à planifier mes déplacements à l’avance. Je finis par connaître les horaires de train par coeur. Mais je profite pleinement de chaque excursion.
Si je vais passer la soirée chez des amis à Lille, je reste dormir chez eux parce qu’il n’y a plus de train pour rentrer. Certains peuvent y voir une contrainte, d’autres y verront une façon plus poétique de vivre. Sans compter les loupés, les imprévus : il faut alors improviser. Les routards, ceux qui sont habitués au stop, le savent bien : quand on vous dépose à la nuit tombante dans un coin de campagne désert, sans commerces ouverts, et qu’il se met à pleuvoir, il faut trouver les ressources en soi pour faire face.
Qu’est-ce qui est déjà de la décroissance, sans s’appeler comme ça ?
La décroissance existe déjà depuis longtemps dans un tas de trucs, et dans plein d’endroits sur la planète. Quand je suis passé chez Cécile, après la marche (j’avais perdu ma tente, ça m’a fait un prétexte), elle m’a fait écouter Richard Desjardins, un chanteur québécois. C’est la décroissance à fond, ce gars-là ! Un album qui s’appelle "Les derniers humains". Ça parle des indiens d’Amérique du nord, et des yankees, les blancs barbares qui les ont massacrés. Les amérindiens, c’est la décroissance. J’ai vu un bout de reportage télé : un indien disait, sur des image d’autoroutes et de cheminées d’usines : "Qu’on nous laisse le droit de rêver" ! Tout est dit.
On a parlé d’Aïkido. L’aïkido aussi, c’est la décroissance... et la non-violence. J’ai noté un petit passage d’un bouquin (Mitsugi Saotome, "Aïkido, nature et harmonie") :
Notre société a tendance à placer la fortune et la force physique au-dessus du respect des qualités humaines. Ce n’est pas un manque d’éducation qui créa ces problèmes mais la peur et la cupidité d’un grand nombre d’individus. Partout où dominent la confusion et l’absence de communication, les valeurs humaines se dégradent.
Et puis je suis tombé sur un autre bouquin dans la cuisine : Alain Accardo, Le petit-bourgeois gentilhomme. Et je lis le mot "sectaire" que cet imbécile de journaliste à placé à la fin de son article. Alors pour lui, et tous les imposteurs de son espèce, voici déjà une réponse :
"... Une des choses que ceux pour qui être logique ne se distingue plus guère d’être "dogmatique" ou "sectaire" [1], pardonneront le plus difficilement à Bourdieu est sûrement d’avoir été un des rares intellectuels d’aujourd’hui à être encore capable de tirer des conséquences. [...] Il avait sûrement raison de penser qu’en matière sociale, la volonté de ne pas savoir est aujourd’hui une chose plus réelle que jamais."
Jacques Bouveresse, "Pierre Bourdieu, celui qui dérangeait", Le Monde, 30/01/02.
Bourdieu, c’est de la décroissance.
Mais aussi Diogène, Nietzsche, Deleuze, Debord, Vaneigem...
Marco, du Recycleur, m’a prêté toute la série de L’incal, de Jodorowsky et Moebius. La décroissance y sourd en permanence, et apparaît franchement dans le tome IV "Ce qui est en haut", dans les pages 18-19, lorsque les terriens sortent de leur trou, pour reconquérir la surface :
Nous allons ensemencer les hommes, leur réapprendre les sciences de la terre nourricière... Redonnons leur la vraie mère ! Une nouvelle alliance. Bientôt, ces enfants sauront tisser, planter, survivre !
Et dans les pages 32-33, lorsque le paysage a retrouvé un aspect "naturel", avec des forêts, des champs, des villages, des maisons de terre et de chaume, et lorsque Diavaloo, le montreur de la 3D (comprendre l’animateur télé vedette), se lamente sur la perte de sa mini 3D (une télévision bracelet) :
Meee ! Ma 3D ! Mais, c’est... horrible ! Maintenant je n’ai plus rien ! Plus de méganews à transmettre ! Plus de téléadds ! Je suis... coupé... de... l’univers !
Et une petite fille souriante lui répond :
Mais non ! Au contraire, branche-toi sur le travail ! Ce n’est pas ce qui manque ici ! Tu n’es guère costaud mais on va te retaper.
La décroissance, c’est les indiens du Chiapas, la Bolivie qui invente une nouvelle constitution, l’Afrique qui rejette le capitalisme, les Amish, le maghreb, Moustic et Mickeul Keul, le Nord de la France, la Bretagne, le Larzac et les Cévennes...
La Bolivie mérite qu’on s’y arrête un peu : c’est une "révolution douce" qui est en train de se produire sous nos yeux !
Imagine une société sans flics et sans prisons...
c’est de l’utopie !
et ben non, ça existe déjà : c’est la société traditionnelle qui fonctionne comme ça. C’est un pays du Sud qui dit enfin "ça suffit" aux pays occidentaux : le 1er mai, Evo Morales a nationalisé l’exploitation des hydrocarbures, en donnant 6 mois aux multinationales pour renégocier les contrats. [2]
La décroissance, soit on est déjà dedans et on découvre le terme, soit on y était pas, et c’est une révélation : une prise de conscience, une "conscientisation sociale", sortir de "l’inconscient social", "l’impensé". Ce bouquin d’Accardo permet d’entrer facilement dans la sociologie, qui me semble un domaine important pour comprendre la décroissance. C’est pas par hasard qu’il y avait de nombreux étudiants en sociologie, anthropologie et socio-anthropologie à la marche l’année dernière. Ce sont des domaines qui semblent hermétiques pour le quidam, mais faut pas se laisser impressionner !

Comment es-tu venu à la décroissance ?
J’y suis venu lentement. Déjà dans les années ’80, quand j’étais étudiant, je ne supportais pas les pubs avant le film au cinoche. J’ai eu l’occasion de faire un voyage (en avion, sic) en Tchécoslovaquie, et ça m’a fait comme la marche : j’ai décontextualisé dans les deux sens. A l’aller, une claque : les vitrines vides, pas beaucoup d’équipements, aucune pub. Ça semblait plus pauvre, mais c’était beaucoup plus beau et chaleureux. Il y avait une économie parallèle, faite d’échanges de services et d’entraide.
Et au retour, une deuxième claque : les 4x3 partout dans la rue, une propagande beaucoup moins discrète que la propagande communiste, les supermarchés qui dégueulent de produits dont on ne sait pas quoi faire... Il était d’usage de ridiculiser la propagande naïve des pays de l’Est, mais personne dans mon entourage ne pointait cette propagande inavouable : la propagande consumériste de la pub.
Un autre lieu m’a permis de réfléchir sur mes pratiques : l’Ile d’Aix. Il n’y a heureusement pas de pont pour y accéder, donc pas de voitures sur l’île. Et on fait tout avec des vélos loués à la semaine : les courses, les pique-niques, les promenades, les déplacements pour aller faire de la voile ou se baigner. Et je me suis dit que ce que je faisais là, il n’y avait pas de raison de m’en priver chez moi : faire du vélo quotidiennement, c’est un peu comme si j’étais en vacances toute l’année.
En 2003, je faisais encore partie du troupeau d’indifférents. Et puis une avalanche de signaux ont perturbé mon petit confort intellectuel. En juillet, j’étais au festival « Fruits de Mhere », malheureusement disparu aujourd’hui, et un collectif a débarqué pour interpeller le public et les artistes à propos de la lutte des intermittents du spectacle, qui venait de commencer. Ensuite tout s’est enchaîné naturellement : j’ai suivi l’apparition et l’évolution du mouvement antipublicitaire à Paris en fin d’année, j’ai participé à quelques actions antipub à Lyon début 2004, et décidé de me passer de ma voiture que j’ai revendue.
J’ai découvert le film de Patric Jean La raison du plus fort, qui démonte subtilement les rouages sociaux, en montrant comment l’école républicaine entretient la ségrégation sociale, une ségrégation inavouable, et comment l’économie de marché prolonge cette ségrégation :
en enfermant les plus pauvres dans la frustration de ne pas pouvoir consommer à foison,
en enfermant les plus naïfs et les plus démunis dans le surendettement (un million de surendettés en France à ce jour),
et finalement en les enfermant dans les geôles les plus glauques et mal traitantes : les prisons françaises ;
la majorité restante étant enfermée dans l’indifférence d’autrui et la peur du chômage.
J’ai passé l’année 2005 à défouler ma colère contre la violence muette des affiches publicitaires en gueulant des slogans dans le métro parisien, sur les quais du RER, entre le happening et le risque de passer parfois pour un fou furieux. Ça a été une étape nécessaire pour arriver à faire le tri : savoir contre quoi je me bats, et pourquoi. Cette colère exprimée visait le système capitaliste, ceux qui continuent à le nourrir par leur aveuglement, mais aussi moi-même : la colère d’avoir été si longtemps indifférent, la colère de découvrir que le capitalisme, c’est aussi moi !
Je connais des écolos chez « Les Verts » qui roulent en bagnole plusieurs centaines de kilomètres par semaine. Je connais des anti-capitalistes qui font toujours leurs courses au supermarché. Comment leur lutte peut-elle être crédible ? Quel changement peut naître de gens qui ne changent pas eux-mêmes ? Ils se pensent irréprochable et oublient d’examiner quelle part ils prennent personnellement au maintien de l’ordre établi.
Pendant cette période de révolte, je me suis « déprogrammé socialement », je me suis partiellement « désocialisé », sans devenir marginal pour autant. Mais cette position d’adversité permanente n’était pas viable à long terme. Je suis alors revenu dans la société, autrement. Essentiellement en respectant chaque être, même si je peux voir en certains des « adversaires ».
Ce mouvement intérieur me rappelle mon adolescence, où je pressentais sourdement ce qui m’était demandé, et où je refusais « d’entrer » dans la société adulte et économique : « la vie active » comme l’appelait ma mère, comme si la vie que j’avais mené jusque-là n’avait pas été active ! Et 20 ans plus tard, c’est comme si j’en sortais, en mesurant la difficulté, à nouveau, qu’il y a à « en sortir ». C’est une sortie partielle, économiquement parlant, puisque je ne contribue plus autant au jeu économique. Mais c’est surtout une sortie symbolique, dans le sens où le système ne peut plus compter sur mon consentement.
C’est sans doute ce phénomène qui explique l’incompréhension chez ceux qui sont actuellement étrangers à la décroissance : ils consentent sans le savoir à une économie, une idéologie, ils consentent à l’économie de marché et au capitalisme. Incompréhension chez les prolétaires qui n’ont pas les moyens de penser leur vie, chez les individus aisés et cultivés qui ne veulent pas savoir, et ce qui est pire, chez certains adversaires déclarés du capitalisme.
Ce mouvement intérieur se fait sur deux temps, qui peuvent se chevaucher :
1. Se débarrasser de pratiques valorisées par le système : un temps de refus, de révolte, d’abandon, de renoncements, un temps de crise qui peut être violent :
achats compulsifs ;
sentiment d’appartenance sociale par la consommation.
Exemples : je lis « Libération » donc je suis de gauche, intelligent et humaniste ; je bois de la 1664 blanche, donc je surfe sur la vague de la nouveauté ; j’achète mes cadeaux en suivant le guide d’achat de nöel de la Fnac, donc j’ai bon goût ; je lis Télérama, donc je suis cultivé.
2. Découvrir et adopter progressivement des pratiques dévalorisées ou indifférentes au système : un temps d’accueil aux autres, d’ouverture au monde, de découverte, de partage, un temps non-violent :
simplicité volontaire,
productions artisanales faites soi-même,
échange de services et de biens d’occasion,
dons,
lecture de la presse libre, des web-zines et blogs, contributions,
participation à des débats « citoyens », et vie associative,
pratiques alternatives et écologiques...
Passé le temps de la révolte, le temps de l’accueil a été pour moi beaucoup plus lent, profond, et réjouissant, ce qui me permet de gagner aujourd’hui une position réellement non-violente.
À propos de la dimension politique de la décroissance, je suis un peu dubitatif. Je me suis inscrit au parti pour la décroissance, par soutien et par curiosité, mais je ne pense pas qu’il était nécessaire de créer un parti. Les marches régionales, les états-généraux, ou les lieux de vie alternatifs me semblent plus efficaces qu’un parti.
Grâce à la décroissance, j’ai retrouvé une cohérence intérieure, donc une puissance personnelle unifiée, beaucoup plus solide. J’ai une tendance à me disperser, et pour me recentrer, je me concentre maintenant sur les médias libres.
Tiens, pour finir, je peux te lire un passage du bouquin que m’a prêté Cécile :
"Vision simpliste et idéologique ! Utopie obsolète et irresponsable ! ", grinceront encore nos maîtres à penser médiatiques et nos représentants politiques. Il est malheureusement à craindre que l’aveuglement idéologique, l’archaïsme politique et l’irresponsabilité ne soient du côté de ceux qui, en ce début de XXIe siècle, s’obstinant à penser le monde à peu près comme on le pensait déjà au XVIe, s’imaginent que nous allons pouvoir indéfiniment fonder notre prospérité sur le pillage, l’exploitation et la misère du monde, et jouir tranquillement, nous-mêmes puis nos descendants après nous, de nos privilèges exorbitants, tout en prétendant imperturbablement que nous sommes en train de faire le bonheur de l’humanité entière conformément à la sublime devise républicaine toujours inscrite au fronton de nos édifices publics et dont plus de deux siècles de démocratie bourgeoise et de culte du veau d’or ont fait un "Aboli bibelot d’inanité sonore".
(Il relève le nez de son bouquin, et me sourit...)
Voilà pourquoi nous venons à la décroissance : pour sortir de l’aveuglement idéologique !
Un anonyme du XXIe siècle.
Decroissance.info
Altermonde
Rebellyon
et d’autres sites amis :
Bella ciao,
L’en dehors
...
[1] C’est moi qui souligne.
[2] Source : l’âge de faire, n°4 juillet-août 2006.