
Cette série d’entrevue fait suite à une première expérience lors de la marche 2005.
Sarah, marcheuse
Laëtitia, organisatrice
Benoît, marcheur
David, patron de café
Les entrevues ont été réalisées par les marcheurs et marcheuses, qui s’improvisent "journalistes libres". Chacun mène l’entretien comme il le souhaite. Il est souhaitable de relire ses notes à la personne interrogée, pour valider le contenu, et vérifier s’il n’y a pas de "trous" ou d’incompréhension. Prendre aussi le temps de noter ses propres questions. Lorsque c’était possible, le texte saisi à l’ordinateur a été validé auprès de la personne interrogée.
Nous sommes assis dans l’herbe, à l’ombre d’une rangée d’arbres fruitiers, sur le terrain de Jean-Pierre.
Nous discutons "entre hommes", avec Philippe, Tom, Costa et Antoine. Sarah passe par-là. Elle plaît beaucoup à Philippe, qui saisit l’occasion pour l’interviewer ; je prends les notes.
Philippe - Tu viens d’arriver ?
Sarah - Oui.
Ph. - Tu sais à quoi t’attendre demain ?
S. - Pas trop non.
- Tu connais la décroissance ?
- Un peu, et je suis une amie de Perrine, qui connaît bien. La décroissance, c’est un peu au quotidien. J’ai participé à un débat au Café citoyen à Lille, c’est un peu le QG pour l’organisation de la marche. Mon frère aussi est venu marcher.
- Tu sais où nous arrivons samedi ?
- Oui, à Fourmies.
- Qu’est-ce qui va se passer ?
- Une conférence de presse, on est reçus par des politiques ? Je ne sais pas.
Sarah : Vous savez si l’atelier-théâtre est tombé à l’eau ?
(on se regarde, faisant mine que non.)
Philippe - Qu’est-ce que tu as envie de faire pendant la marche ?
S. - Je pars demain soir. Je ne reste pas très longtemps. J’ai envie de profiter du coin, marcher, rencontrer des gens sympas.
- Est-ce que tu te sentais isolée avant de venir ici ?
- Pas vraiment.
(Philippe fait allusion a un sentiment souvent partagé par les marcheurs : le plaisir de sortir de l’isolement, une position minoritaire, qui génère souvent l’incompréhension de l’entourage.)
- Comment ça se traduit pour toi au quotidien, la décroissance ?
- Je m’intéresse au commerce équitable, au bio...
Sarah - Toi aussi ?
Ph. - Moi, pas trop.
Philippe - Qu’est-ce que tu penses arriver à faire ?
S. - Consommer moins. Je fais mes pâtisseries moi-même. Je travaille dans une banque, en publicité, dans la communication interne et externe.
(Nous nous regardons en souriant : c’est pas du tout décroissant comme métier ! On "tient" une publicitaire, dis donc ! C’est pas tous les jours qu’on en croise !)
- Ça te dérange ?
- Non, ça m’amuse aussi. C’est un peu paradoxal mais c’est le marché du travail qui est comme ça... Et puis je peux toujours changer d’orientation. J’ai fait des études de design, mais je ne voulais pas travailler dans une agence. Actuellement, je travaille dans une petite équipe, et ça me convient bien. Je sensibilise une ou deux personnes autour de moi à l’écologie, sur des détails : la consommation de papier, le recyclage des cartouches d’encre.
- Tu as participé à l’atelier anti-pub ?
- Oui, on voit qu’il y a encore du boulot pour changer tout ça.
- Tu envisages de changer de métier ?
- Mon copain est menuisier. Je m’y mettrais bien, une fois qu’on sera installés.
- Tu es plutôt optimiste concernant la décroissance ?
- Si on en parle autour de nous, on influence, ça commence par peu de choses. C’est possible de changer les comportements chez les gens qu’on connaît. Pourquoi mettre un mot sur... des choses qu’on connaît déjà ? Par exemple, recycler. C’est un peu bête.
- Tes parents sont concernés par l’écologie ?
- Comme on est issus d’un milieu agricole, on fait déjà un peu attention à ce qu’on fait.
(Je ne sais plus très bien comment, mais nous en venons à parler de racisme. )
Sarah - Là où je travaille, c’est le stéréotype : blancs, blonds... Avec ma collègue, ça nous énerve. Si on intègre pas tout le monde à la base, ça marche pas. Il y a quelques mois, une jeune fille noire à été prise en CDD : elle était visée. Y’en a très peu, c’est vraiment dommage.
Je vis en Belgique et j’ai bien vu le racisme anti-français pendant la coupe du monde. Je précise que je suis française d’origine, je suis née à Cambrai.
Philippe - Tu as vu qu’il y a un projet de marche franco-belge ? Tu serais disponible ?
S. - pourquoi pas, c’est une bonne idée. J’ai participé à un week-end de l’accordéon à la frontière franco-belge : c’était vraiment gai, ce sont des gens qui ont l’habitude de faire la fête.
- Tu as vu le tableau des activités ?
- Non, mais on m’en a parlé.
- Qu’est-ce que tu aurais aimé faire ?
- L’aïkido, je ne connais pas et je suis curieuse d’essayer.
Nous tombons d’accord pour arrêter là.
Je relis mes notes à Sarah, et ensuite, je propose un petit débriefing : Philippe a un style plutôt directif, qui ne pose pas problème pour Sarah : ils se complètent bien. A un moment dans l’entrevue, les rôles changent : c’est Sarah qui pose des questions. On quitte le cadre formel et un peu conventionnel d’une interview, pour quelque chose de plus libre, plus naturel comme une conversation.
Olivier - Quel âge as-tu ?
Laëtitia - 27 ans.
- Pourquoi es-tu là ?
- J’ai participé à l’organisation de la marche, je viens soutenir Cécile.
- Comment en es-tu venu à participer à l’organisation ?
- D’abord, j’ai vu le journal de La
Décroissance dans un kiosque, en
mai 2004, qui traitait de la répartition des richesses. J’étais déjà
sensible à ce sujet, mais mes idées étaient un peu éparpillées, et ce
journal m’a permis de les mettre en place.
Ensuite, sur decroissance.info, j’ai
trouvé une petite annonce de Cécile qui proposait de créer un groupe pour
parler de la décroissance à Lille. C’est comme ça que j’ai rencontré
Cécile, et que j’ai participé à l’organisation. A Lille il y a aujourd’hui 2
groupes : un groupe de discussion sur la décroissance et un groupe temporaire qui a
organisé la marche.
- Tu as une activité rémunérée ?
- Je viens de passer deux années sabbatiques qui arrivent à la fin : une
année pour faire le tour du monde, et une autre pour le plaisir, pour
changer ma manière de vivre.
Avant, j’ai travaillé pendant deux ans et demi dans la collecte de fonds
pour une association de solidarité internationale ; j’ai fait des études de
marketing et communication.
Le tour du monde, c’est une idée d’Alessandro. Il ne travaillait pas à
l’époque ; on vivait à deux sur mon salaire, et ça nous suffisait. Mais à
la longue, la situation ne me convenait plus. Il ne voulait pas travailler
sans but, alors il m’a proposé de travailler pour faire le tour du monde.
- Où vis-tu ?
- à Lille, je suis née là.
- Quel à été ton rôle dans l’organisation de la marche ?
- Avant la marche, trouver des lieux de campement : j’ai téléphoné aux
mairies. Pendant la marche, je suis quelqu’un qui est là tout le temps,
qui fait le lien entre les arrivants et les partants. Je sais où sont les
choses, comment ça se déroule, c’est plus facile. Je suis le relais de
Martin et Cécile. S’ils ne sont pas là, je prends le relais ; s’ils sont
là, je m’efface.
- Tu es parfois directive avec le groupe ?
- Oui, et ça me gêne, je ne devrais pas avoir à le faire. Mais les autres
m’obligent parfois à être un peu directive.
- Tu peux me donner un exemple ? (La question était : qu’as-tu fais pendant l’orage ?)
- Pendant l’orage, j’étais à la cuisine, chez Chantal et Jean-Pierre.
Quand je suis revenue au campement, tout le monde était en train de partir en
courant. J’ai remis les piquets de ma tente, j’ai rangé le duvet de Cécile, et j’ai
rangé les affaires collectives dans les charettes.
(Cet exemple n’illustre pas forcément l’autorité - je n’ai pas pensé à
lui faire préciser - mais ça montre que Laëtitia a le sens des
responsabilités collectives, et que face à des gens moins concernés, elle
devient directive.).
- Qu’est-ce qui te motive à faire la marche ?
- Rencontrer des gens. C’est plus pour les décroissants que pour les gens
rencontrés sur la route. Je suis très contente, les échanges sont très
riches. Je dois apprendre à ne pas me mettre en colère face à l’inertie du
groupe, la non-écoute, la non-attention au collectif. J’aime bien voir
l’évolution des gens au sein du groupe, comment ils prennent leur place.
J’entame une relation particulière avec chacun, pour vérifier que ça se
passe bien.
Il faut dire aussi qu’on mange bien. J’ai vu l’évolution de la cuisine, de
semaine en semaine : c’est devenu moins basique.
- Qu’est-ce que tu attends pour samedi (la fin de la marche) ?
- Je ne sais pas du tout. Je ne sais pas si les gens prendront le temps de
s’arrêter, de nous écouter. Savoir qu’on va se quitter, ça me donne plus
envie de profiter des gens. J’espère que pour ceux qui repartiront dans
d’autres régions, certains auront envie de créer un groupe de simplicité
volontaire, un groupe local.
Concernant notre groupe lillois, nous avions la volonté de nous organiser
autrement par rapport à l’année dernière. C’est plus
intéressant. Mais il y a encore des choses à améliorer. Pour les réunions
mensuelles à Lille, on pourrait peut-être éviter de mélanger les néophytes
et les décroissants, faire deux groupes séparés.
- Comment tu vois évoluer la décroissance en France ?
- Peu de gens sont capables de remettre en cause leur vie. C’est très dur.
La décroissance, c’est aussi la politique au niveau local. On peut être de
n’importe quel parti et avoir des idées décroissantes.
- Qu’est-ce que tu as modifié dans ta vie ?
- J’ai diminué ma consommation de viande. Je n’ai pas de voiture. Mon
empreinte écologique est de 1,5 ; je l’ai calculée sur le site de
passerelle éco.
- Merci.
(Manuella qui a assisté à l’interview, reste avec Laëtitia pour discuter.)
Benoît a 22 ans et habite à Lille.
Arnaud - Combien de temps as-tu marché ?
Benoît - Depuis le lundi 10 jusqu’au vendredi 21, soit 11 jours.
- Qu’est-ce qui a motivé ta participation ?
- Je voulais rencontrer ce milieu. Je recherchais la proximité avec les gens qui sont dans le mouvement pour la décroissance.
- Qu’as-tu trouvé ici ?
- D’abord des gens ouverts, qui m’ont permis d’apprendre plein de choses. J’ai notamment relativisé la notion de système judiciaire et médiatique en comprenant qu’il y a toujours des hommes derrières ces termes. Il y a aussi un côté festif à la marche qui est important.
- Que penses-tu de l’ambiance, est-ce comme tu le pensais au départ ?
- L’ambiance change volontiers en fonction des arrivées et des départs. Je n’avais pas d’a priori. Il y a plus de jeunes à l’approche de la fin. J’apprécie l’écoute qui est de qualité mais la vie en communauté se dégrade parfois. Ça ressemble alors un peu à une ambiance de "colonie de vacances".
- Parle-moi des rencontres que tu as fait.
- J’ai découvert des gens supers. Ici, les apparences sont trompeuses. Certains marcheurs partagent leur expérience et leur conscience aiguë des problèmes de société. En plus, ils agissent pour que les choses changent.
- Comment vis-tu tes valeurs au quotidien ?
- Je n’ai pas de voiture, pas de télévision et un demi portable. Je ne milite pas dans des associations mais je discute de mes idées avec mes proches, famille, amis.
- Comment abordes-tu la décroissance dans ce cas ?
- Je commence plutôt par les dégâts de la société de consommation.
- Jusqu’où penses-tu aller dans la simplicité volontaire ?
- Avec ma copine, nous avons prévu de créer un jardin. Le retour à la terre est plus compliqué car les évènements culturels ont lieu en ville. Ce sera sans doute la dernière étape pour moi. Mes grands-parents sont agriculteurs comme de nombreuses personnes dans ma famille, j’ai donc quelques bases. Sinon, au quotidien, je vis avec peu de revenus et donc peu de dépenses, ce qui va dans le sens de la simplicité volontaire.
- Quelle est ta conception de la simplicité volontaire ?
- Elle est tournée vers les autres. Comme l’explique Gandhi : "Vivre
simplement pour que d’autres puissent simplement vivre". Dans un second temps, elle permet de me libérer.
- Où as-tu découvert la décroissance ?
- Dans la "lettre des casseurs de pub".
- Est-ce important pour toi de convaincre les gens ?
- Oui, c’est le but de cette marche, mais c’est dur. Certains ne répondent pas du tout lorsqu’on leur adresse la parole. D’autres personnes sortent du débat, ne veulent pas écouter. Ils parlent de leurs problèmes. Dans ce cas, je n’essaie pas de les convaincre et nous discutons simplement.
- Quelle question voudrais-tu que je te pose ?
- "Est-ce qu’il y a des rencontres qui m’ont marqué ?"
J’en retiens deux : un homme qui m’a vraiment déballé ce qu’il avait sur le coeur, les histoires de son fils... C’était émouvant. Une autre fois à Rieulay, une femme a rejoint le campement car elle était seule. Les personnes agées sont souvent plus sensibles à la décroissance car elles ont connu la campagne.
- Quelles actions collectives pourrais-tu mener par la suite ?
- Je souhaite intégrer des associations locales comme Chiche ou les
déboulonneurs. En effet, tout est relié, la décroissance est un projet global de société.
David a 36 ans. Il tient LE bar-tabac-presse de Féron depuis six ans. Il vend aussi des bières fraîches à emporter, des glaces, des graines de jardin... Souriant, enthousiaste, jovial.
C’est sa première affaire. Ses parents ont tenu un commerce dans l’Avesnois pendant 35 ans : il a le métier dans l’âme, le sens du contact. Sa femme lui dit souvent :
- Toi, un chien avec un chapeau, tu lui parles !
Ce café existe depuis longtemps. Il était à reprendre : la propriétaire partait à la retraite. C’est un brasseur qui lui en parlé. Il y avait six personnes sur l’affaire. Il fallait apporter la moitié de l’achat et David ne l’avait pas. Un ticket gagnant lui apporte 100 000 francs, ce qui lui permet de conclure.
David a trois enfants, scolarisés à Féron et à Avesnes ; sa femme travaille dans un centre pour handicapés adultes, à proximité.
Je lui demande ce qu’il connaît de la décroissance, à part l’affiche posée en vue dans son bar :
- J’en connais pas plus.
Je lui explique le principe, mais mon discours a du mal à passer. En effet, David travaille 12 à 14h par jour, et regrette de ne pas avoir suffisamment de temps pour s’occuper de ses enfants. Pourtant, David aime son métier :
- Travailler à l’usine pour 1500 euros par mois, je ne saurais pas.
Je lui parle de certains Rmistes qui vivent très bien.
- Ça incite les gens à être feignant... Ma femme était au chômage, elle a commencé par un CES, et ses efforts ont été récompensés par une embauche... Il y a beaucoup d’usines qui ferment : on propose aux gens de changer de région, beaucoup ne le veulent pas.
David aimerait bien changer de région plus tard.
Je le questionne à propos de Féron :
- Féron est génial.
Il y a une dizaine d’associations qui donne une vie au village. Par exemple le "jeu de pièce" : une sorte de pétanque d’intérieur, qui consiste à lancer une grosse pièce métallique sur une plaque de plomb posée au sol. David me fait faire un essai sur le carrelage du café. L’association "L’art de vivre" organise un concours de pétanque, et monte une piscine géante... "L’amicale" organise une brocante, et une scène de chant, sans esprit de compétition ; "Le petit fresseau" propose une journée de la pêche, un méchoui...
Féron se spécialise dans l’artisanat, et organise un festival Féron’arts présentant les travaux d’une cinquantaine d’artistes et artisans, auxquels s’ajoutent les arts vivants : musique, théâtre, arts de rue.
- Le maire actuel est génial. C’est un chef d’entreprise, qui rend service. Il est très à l’écoute. Il trouve toujours une solution. Il a obtenu un poste supplémentaire pour l’école, qui comptait trois professeurs, de la maternelle au CM2.
Le village a accueilli une dizaine de familles sur de nouveaux terrains. Le maire a veillé à ce qu’on ne construise pas n’importe quoi. Il y a d’ailleurs un périmètre classé par les Bâtiments de France, autour de l’église.
L’heure tourne, un client entre, il est temps de rejoindre le campement. Nous nous saluons cordialement.