
Un village fleuri. Premier soir au campement. Les retrouvailles. Le cercle de parole. Les rôles à répartir.
Tom, Théophile et moi sommes déposés en voiture à Lille. Nous poireautons, en attendant un train pour Aulnoye-Aymeries. Une bière devant la gare d’Aulnoye, et à nouveau un bout de train jusque Landrecies, gare déserte. Sept heures pour parcourir environ 250 km : c’est aussi ça, la décroissance. La marche commence ici.
Enfin... pas tout à fait, car nous n’avons pas encore rejoint le campement. Nous croisons des gendarmes, toujours plaisantins, puis six marcheurs-ses quittant la marche. Echange d’infos, sourires, et nous repartons. Une camionnette nous dépasse et s’arrête : une femme blonde et souriante, et les passagers qui semblent une dizaine, nous proposent de prendre nos sacs. Cruel dilemme : nous venons à peine de commencer à marcher et l’Automobile nous rattrape ! Tom cède à la tentation ; je préfère tester mes pieds.
Le Favril. Un "village fleuri" nous dit la pancarte, ornementée d’un parterre de fleurs un peu kitsch. S’agit-il de fleurs OGM gavées de pesticides de synthèse, de pelouses tondues avec une lame "bio-cut" ou une tondeuse auto-tractée ? Ce genre de propagande municipale cache souvent une absence totale de réflexion sur l’écologie.
Des lampadaires rétros me rappellent un film de Greenpeace à propos de La Hague : un alignement de lampadaires perdus en pleine campagne, généreusement payés avec l’argent du nucléaire : mélange de collusion industrie-politique et de cette esthétique municipale généralement catastrophique.
Un mariage dans la salle des fêtes : "just married" et les casseroles ad hoc. S’agit-il d’un couple d’anglais venus se marier au Favril ? Est-ce le signe incontestable de l’occupation culturelle américaine depuis notre "libération", et la colonisation de notre imaginaire ? Est-ce le résultat tangible du travail de déculturation opéré par la publicité chez certains campagnards téléphages ? Ces trois éléments anecdotiques - village fleuri, lampadaires, "just married" - me navrent déjà. Ils me navrent d’autant plus qu’ils ne sont pas spécifiques à ce village.
Je croise un grand gars qui ne me paraît pas du coin : la quarantaine, contact facile, charisme naturel, sans doute un cadre dirigeant. Je sympathiserai assez vite avec lui. Je ne l’apprendrai que le dernier jour : Philippe, a en réalité 51 ans, il vit avec un Rmi et "glande depuis 14 ans" ! Les apparences sont trompeuses. Ce qui compte, c’est l’individu, la rencontre, la compréhension et l’affinité partagée.
Arrivée au campement. C’est un vaste terrain : de nombreux arbres, un pâturage habité par un gros cheval de labour, une jument blanche tachetée, et un petit âne noir tout chétif. La plupart des marcheurs sont partis visiter une ferme bio [1]. Un petit groupe se tient à l’ombre et écoute Aristide [2] conter un de ses textes.
Nous choisissons un endroit ombragé et nous montons nos tentes. Pendant ce temps, le conte s’est terminé, et je rejoins Aristide qui se prélasse dans une piscine gonflable, entouré de Justine, Emeline et Clément. Fraîcheur délicieuse, après le caniar de ce petit bout de marche. Le soleil du soir éclaire le pignon de la propriété : une belle construction typique de l’Avesnois. Ce pignon a été percé en respectant le style local, pour éclairer une vaste cuisine, dotée de beaux ustensiles professionnels. Ceux qui vivent là aiment bien manger.

Un film à propos d’une coopérative au Burkina-Faso est projeté chez nos hôtes. Les films sont de très bon supports au militantisme : ils permettent d’informer, d’émouvoir, de faire réfléchir, et d’échanger grâce à un débat. Pendant ce temps, d’autres préparent la tambouille du soir. Des bras m’entourent dans mon dos, j’entends une voix féminine à la fois fraîche et grave : c’est Cécile.
Elle me donne quelques nouvelles des jours précédents :
deux blessures dues aux ânes (sa jambe et l’arcade sourcilière recousue de Perrine),
une bonne entente avec les gendarmes et les renseignements généraux, qui suivent à distance par téléphone, et nous encouragent.
Pour garantir le succès de la marche, la première condition, c’est la sécurité.
Je retrouve Alex, que j’ai confondu depuis six mois avec le pseudo "babagilles", et Rhaled que j’ai croisé lors de la marche de Lyon. Préparation d’une ratatouille sous la direction de Yannick, partitions de musique recopiées à la main sur un cahier par Claire, accordéon diatonique par Bertrand. Nous discutons d’écologie politique en épluchant les oignons. Il est question de créer des projets locaux, après la marche, nécessitant plus d’engagement.
Des rires raisonnent en face : quelqu’un tient un tuyau d’arrosage et le fait tournoyer sur un groupe d’esprits réjouis, en maillot de bain. Je fais la connaissance de Martin. Nous sommes bientôt assis dans l’herbe pour le cercle de parole. Présenter son voisin de droite. Bertrand me présente : "ça doit être un type formidable car il a les mêmes sandales que moi". Je découvrirai que nous avons deux points communs importants : nous sommes tous les deux natifs de Dunkerque, et musiciens, sans doute éveillés à la musique par le Carnaval.

Le cercle de parole quotidien sert :
à faire la synthèse de la journée, en évitant les débats ou les polémiques ;
prendre les décisions en groupe, en atténuant les leaderships naturels ;
anticiper et réguler les conflits ;
répartir les rôles ;
permettre l’expression de chacun : information, ressenti, feed-back...
Les rôles à répartir sont :
le gardien du temps, qui donne le compte à rebours avant le départ le matin ;
le responsable du repas du soir ;
le responsable du râteau : on s’aligne sur toute la largeur du terrain et on avance en ratissant le terrain, pour ramasser toutes les saletés, même celles qui étaient là avant ;
l’ouvreur de la marche, qui bloque les routes pour laisser passer les ânes ;
le fermeur de la marche, qui reste en dernier, pour s’assurer qu’on en a pas perdu en route ;
une ou deux navettes en vélo, qui vont de l’ouvreur au fermeur, pour passer les informations ;
le responsable des papiers à distribuer aux personnes rencontrées ;
trois personnes pour préparer les ânes, les bâter (les charger), et les conduire ;
un responsable « toilette sèche » ;
un responsable douche.
Lever demain à 5h15, départ à 7h30. Ouh là là, ça va pas être facile !

Nous prenons le repas, fait de ratatouille, lentilles, salade et graines germées. Il faut veiller à terminer un premier service du groupe avant d’en reprendre : les quantités sont difficiles à évaluer, et il est arrivé de manquer. Une visite de la toilette sèche : un petit trou, muni d’un paravent, tout simplement.
Un feu de bois, des chansons, de l’accordéon, des guitares, jusque tard dans la nuit. Une bouteille de bière à la Jonquille, partagée en petit groupe, un peu à l’écart par discrétion.
[1] Portes ouvertes des maraîchers biologiques chez Sylvie et Franco Di Nunzio : maraîchage, apiculture, auto-contruction.
[2] Je connais Aristide depuis la marche de Lyon, qui est de toutes les marches, et que j’ai retrouvé ensuite lors d’un fauchage OGM et au rassemblement contre Minatec.
C’est vrai que, pour les photos, celles que je t’ai données datent d’avant que tu n’arrives ou presque. L’appareil photo était à Ninon qui est partie après Le Favril.
Au moins, tu as un souvenir de notre tambouille et peut-être même que certains des nucléotides qu’elle contenait font maintenant partie de ton ADN. ;-)
Merci pour ces traces que tu laisses (tel un escargot, oserais-je dire).
Bises !