
Journée de "repos" : plein d’ateliers ! Une rencontre informelle avec les gens de la région. L’orage et la débandade. Une grande fête dans la grange.

C’est une journée de "repos", c’est-à-dire qu’on ne marche pas, mais on ne se repose pas pour autant : ce temps libre va nous permettre de développer de nombreux ateliers pendant toute la journée.
Le programme est chargé, un peu irréaliste : certains ateliers seront annulés par manque de temps. Par paresse, et parce que je m’en doute un peu, je me contente de noter le programme jusqu’au repas du soir. Certains ateliers étaient prévus pour la soirée, tels qu’un concert de silence et une marche méditative, mais je ne pense pas qu’ils aient eu lieu, car une belle surprise nous attend qui modifiera notre emploi du temps : c’est un peu tout le contraire qui va se produire.

Ateliers
7h00 Symphonie du soleil levant
7h45 Aïkido
9h00 Poireaux et discussion
9h00 Désherbage / Paysans voyageurs pour la paix
11h00 Pizzas ou interview
13h00 Repas
15h30 Antipub et déboulonneurs
16h30 OGM, non violence et désobéissance civile
17h30 Création théâtrales en préparation pour Fourmies
19h00 Cueillette plantes sauvages, visite du rucher, chapatis, soupe, foot !
Les ateliers débordent sur les horaires prévus : le temps du groupe est paisible et lent : on s’adapte.
Atelier poireaux : assis par terre en petits groupes, nous discutons tout en ayant une activité manuelle comme les discussions d’autrefois en famille à écosser les petits pois.
Le repas est pris sous la tente collective : pizzas, en deux services. Certains n’ont pas été servis au 1er tour, ce qui crée des tensions. Je suis toujours partagé entre manger à satiété et faire attention aux autres.
Atelier antipub-déboulonneurs à l’ombre dans un verger. Je discute assis dans l’herbe, avec Philippe, Tom, Costa et Antoine. Sarah passe par-là. Philippe décide de l’interviewer, je prends les notes.
Vers 18h30, atelier "plantes sauvages" : environ quinze personnes.
Cécile en connaît un rayon :
le gros Plantain : jeunes pousses en salade, ou cuit ;
la Berce sphondyle : vert foncé, à ne pas confondre avec la grande berce qui est toxique : les fleurs blanches mélangées à une salade, ou les feuilles cuites ;
la Potentille ansérine ;
la Vesce des haies, comestible ;
le Millepertuis ;
la Sisambre ;
le Rumex oseille sauvage ;
l’Armoise, un substitut possible au tabac ;
le Laiteron, avec ses feuilles triangulaires : en salade ;
le Chénopode blanc : rappele un peu les épinards, attention : contient un oxalate ;
l’Ortie : très complète en protéines ;
la Capselle, ou bourse à pasteur ;
la Menthe poivrée ;
le pourpier, dont nous ferons une récolte abondante, en salade.

20h45, le cercle de parole. Nous remarquons que le cercle s’est agrandi : entre 70 et 80 personnes, dû sans doute à de nombreux habitants de la région, invités par notre hôte, Jean-Pierre, ou intrigués en nous voyant traverser leur village. Plusieurs personnes équeutent les haricots verts et préparent des salades dans de grosses bassines en plastique, tout en participant au cercle. Nous prévoyons de partir à 7h30, pour marcher aux heures les moins chaudes. Nous rappelons aux nouveaux que le cercle de parole n’est pas un lieu de débats, et que les débuts de discussion peuvent continuer pendant le repas.
Pourtant un "échange de groupe" va avoir lieu de façon un peu exceptionnelle, car Jean-Pierre souhaite que nous expliquions à ses invités ce qu’est la décroissance. Dans un premier temps, les objecteurs de croissance prennent la parole, chacun venant compléter la définition des autres. Puis dans un deuxième temps, les invités donnent leur point de vue. C’est un temps fort de la marche, car il y a véritablement rencontre entre notre groupe de marcheurs et les habitants de la région. Une telle rencontre serait souhaitable à notre arrivée à Fourmies, mais elle n’aura pas lieu.
Quelques notes éparses, qui seront complétées à loisir par les marcheurs :
la décroissance, c’est une façon de s’arrêter, prendre du recul, réfléchir où on va ;
gagner en qualité de vie ;
"Vivre plus simplement pour que d’autres puissent tout simplement vivre" (c’est une citation de Gandhi) ;
Jean-Christophe : "un autre monde est en marche" ;
chacun a des richesses personnelles peu exprimées, qui s’expriment ici dans les contacts humains, et avec les animaux et les plantes ;
nous apprenons à vivre en groupe, ce qui dépasse le cercle habituel restreint de la famille et des amis ;
Jean-Pierre : c’était difficile de quitter la ferme pour marcher avec vous, mais je me suis rendu le plus disponible pour vous rencontrer ;
la marche se fait « dans un autre monde, au milieu des voitures et des camions » ;
nous avons parcouru 300 km en utilisant des moyens de transports non polluant, avec un autre temps ;
il n’y a pas d’obstacles ;
une jeune femme explique qu’elle a été émue par le groupe simplement en nous accompagnant sur 300 mètres dans une rue d’Avesnes ;
c’est un geste politique révolutionnaire.
Ensuite, le maire prend la parole. Il est debout, en dehors du cercle. Il comprend bien notre démarche, qu’il approuve, mais en même temps, il doit satisfaire tout le monde. Il est tributaire de l’économie de marché et de la mondialisation. Son discours pourrait s’arrêter au bon moment pour ne pas devenir trop long, mais le voilà reparti dans des détails. Je lève la main, pour lui faire comprendre que ça traîne, et nous finissons par applaudir pour lui couper gentiment la parole. Le maire nous annonce ensuite qu’un avis d’orage et de vent violent vient d’être diffusé par la Préfecture. Le ciel est noir à l’horizon, le vent se lève. Il nous propose de nous replier dans la salle des fêtes, en cas de besoin.
Quelle décision prendre ? Plier le camp et aller tout de suite à la salle des fêtes ? Rester et renforcer les tentes ? Trouver refuge dans la grange de Jean-Pierre ? Le groupe est éparpillé et n’arrive pas à prendre une décision collective. La pluie ne tarde pas à tomber. En un quart d’heure, tout le campement est plié : la tente collective, et tout ce qui traînait par terre. Il ne reste qu’une petite dizaine de tente. Nous nous amusons de cette rapidité exceptionnelle : nous n’avons jamais réussi à être aussi rapide ; il y a une sagesse contenue dans cette anecdote.
Mais ce petit coup de stress nous a donné beaucoup d’énergie. Nous nous retrouvons dans la grange, entassés comme des sardines. L’ambiance est très chaleureuse, un buffet nous attend, avec jus de fruit, cidre, bière bio... Tous les ingrédients sont là pour une belle fête qui durera tard dans la nuit. C’est mon anniversaire : un grand plat de tarte aux abricots est apporté avec une bougie dessus. Je suis très touché. Et un petit garçon que je ne connais pas nous dit « moi aussi, c’est mon anniversaire ». Nous rallumons la bougie et tout le monde applaudit.

Après le repas, Bertrand fait danser un grand groupe avec son accordéon. Il démontre qu’on peut faire DJ sans sono, et donner autant de plaisir à une noble assemblée, qui découvre le bonheur des danses folkloriques. Je suis assis dans l’herbe, dans la nuit étoilée, avec un petit groupe. Nous regardons la grange de loin, éclairée par quelques projecteurs de ferme : on croirait un tableau de Bruegel.
Alessandro joue de la guitare et chante en anglais des chansons très douces. Il est très bien accompagné par un autre guitariste, son frère. L’un de nous pleure à chaudes larmes à la fin d’un morçeau. C’est un moment de grâce que nous sommes en train de vivre.
Comme il fait très bon, et que l’orage semble terminé, plusieurs d’entre nous décide de dormir à la belle étoile. Je retourne péniblement jusqu’au campement pour aller chercher mon sac de couchage et mon petit oreiller. Une petite pluie matinale nous réveillera vers 6h30. Nous trouverons refuge à quelques mètres dans les serres.