
La pluie et l’attente. Un petit bout de route jusqu’à Fourmies. Le kiosque à musique. Faible rencontre. Dislocation. Première soirée de l’après-marche.
Nous sommes prêts à 8h. La pluie commence à tomber : une pluie d’orage. Nous attendons dans la grange : certains préparent notre arrivée en chanson, d’autres s’effondrent discrètement sur la scène pour y trouver un sommeil réparateur. Cécile anime un atelier "organisation de marche" : elle explique en quoi a consisté l’organisation de cette marche, et ce qui pourrait être amélioré pour d’autres.
10h. Nous partons enfin. C’est un petit bout de route qui nous attend. La pluie s’est arrêtée, le soleil revient. Arrivée à Fourmies. En approchant, nous organisons le groupe : les ânes en premier, une banderole sur la moitié de la route, et tous les marcheurs regroupés derrière. Certains plaisantent : "qui est-ce qui veut avoir sa photo sur internet ?" en faisant référence aux photos de l’année dernière. Une voiture de police nous escorte. Nous distribuons des tracts aux automobilistes bloqués par le cortège, et aux habitants sur le pas de leur maison, qui nous regardent passer curieux et amusés.
Je m’arrête dans un café pour me désaltérer (je vous laisse deviner avec quoi), et j’engage une discussion avec un gars au comptoir. Il me tient un discours, classique chez les commerçants et les petits patrons, à propos des chômeurs : ce sont des feignants, ils ne veulent pas travailler, ils passent leur temps à baiser. David, le gérant du café à Féron, m’a tenu à peu près le même discours, en plus nuancé, et dimanche matin, un marchand à l’étalage nous tiendra également le même discours, lassant. Je me questionne sur leur motivation : ces hommes sont-ils envieux des chômeurs ? Serait-ce inavouable ? Sont-ils incapables d’un minimum de compassions, d’altruisme, d’empathie ? Ou est-ce un système de défense personnelle, car ils craignent trop d’envisager de se retrouver au chômage ?
Nous arrivons un peu en retard sur la grande place. Il y a un kiosque à musique, avec une sono. Je crois qu’un adjoint au maire devait prendre la parole mais il ne nous a pas attendu. Un militant Attac fait un discours pertinent et très bien résumé. Mais les habitants ne sont pas vraiment au rendez-vous : une grosse dizaine de militants écolos nous accueille. Un repas collectif s’improvise, fait de courses du marché et d’un barbecue organisé généreusement par Jean-Luc, le faucheur OGM.
La sieste nous gagne. Nous organisons un dernier cercle, un peu fatigués, et pris dans un niveau de bruit infernal : les camions de forains qui klaxonnent pour communiquer entre eux, leurs enfants qui tournent en rond en quad, la circulation automobile incessante de la "place", et un mariage avec son cortège de klaxons ! Ce n’est pas une place : c’est un parking et un très gros rond-point ! Qu’on y interdise les rassemblements, ce serait plus logique !
Je lis un bon article paru dans La Voix du Nord pour cette journée de conclusion, écrit par les collègues de Frédéric (chacun son secteur). Bruno propose que nous formions un tas collectif allongés au sol, pour se redonner de l’énergie. Il rappelle qu’il est possible de soutenir la marche du Nord en vendant des journaux La décroissance, qui sont offerts en soutien. Une session théâtre-forum s’apprête à partir en centre-ville pour rencontrer les habitants.
Qui part ? Qui reste ? A quelle heure est le train pour où ? On se fait la bise. Le groupe est un peu en vrac. C’est la dislocation.

Je suis un peu frustré, car la rencontre avec les habitants n’est pas à la hauteur de nos attentes. J’interpelle Bernard, qui est là assis sur les marches du kiosque, pour avoir le point de vue d’un agriculteur de la région, et je commence une interview. Frédéric nous rejoint, et nous poursuivons à trois, autour d’une bière au café du coin.
Avec Tom et Théophile, nous allons à la gare acheter nos billets de train pour demain. Nous saluons un petit groupe de marcheurs qui monte dans un TER. Snif.
Et de retour au kiosque, nous reprenons nos sacs. Sur la route, un moment de confusion. Une partie du groupe s’arrête, fait demi-tour, se perd. Martin arrive en vélo, et nous fait remarquer notre manque de confiance. Nous repartons. Le ciel est superbement travaillé, par le soleil couchant, et un orage, qui menace sur notre gauche. Je fais un feed-back "regrets" à Alex, que je tente de tourner de façon constructive, ça me demande un gros effort, mais je me sens libéré.
Nous arrivons au campement, un centre aéré un peu kitch. L’interdiction de l’alcool est levée : j’enfile une bonne bière avec délectation !
La tente collective est posée, les deux petits groupes semblent heureux de se retrouver. Tambouille collective. L’orage qui menaçait s’abat sur nous en une grosse pluie. Nous nous réfugions tous sous la tente collective. De l’extérieur, ça ressemble un peu au radeau de la méduse. Certains dorment affalés par terre, exténués, dans un amoncellement de sacs à dos posés en vrac.
Nous sommes toujours en groupe mais la marche est finie : sentiment étrange. Nous ne sommes plus soumis à "Ch’règles de vie", mais il semble souhaitable de continuer à les pratiquer. A la demande d’Alex, Philippe et moi éteignons nos cigarettes.
Le réchaud continue à travailler sous la pluie. Nous attendons l’accalmie pour aller nous servir : lentilles et courgettes, bien chaudes, nous calent l’estomac à merveille. Des grandes tentes bâchées et inoccupées nous offriront un abris plus sûr pour la nuit.
Un petit tour aux toilettes en dur, éclairées : retour progressif à la civilisation. C’est la première fois que je me vois dans une glace depuis une semaine. C’est très étrange : j’ai désappris à me regarder dans une glace ! Je découvre mon visage : le nez pelé, la peau tannée par le soleil, les cheveux gras en vrac, la barbe d’une semaine constellée de petits poils blancs. Je suis aussi crasseux qu’un vagabond : je n’ai plus d’habits propres, je porte un maillot de bain en guise de slip, j’ai sur moi la chemise de la veille, des chaussettes sales logées dans des sandales (le look atroce des baba-cools ou des bonnes soeurs), et mon "pantacourt" est noir de crasse (j’ai porté le réchaud sans faire attention à la suie qui le recouvrait).
Après une petite toilette de chat, je me sens à nouveau disponible. Je n’ai pas sommeil, et c’est l’occasion de recueillir les impressions de notre guide : Cécile. Dernière interview donc, à la lumière des toilettes en béton.