
La décroissance est-elle une nouvelle forme de militance ? Il faut reconnaître que cette question n’a jamais été posée jusqu’à aujourd’hui dans la mouvance de la décroissance. Militer, s’activer, marcher, manifester, réclamer, colporter, antipuber, créer des partis, etc., tout cela va de soi, comme pour d’autres il va de soi que la croissance et la société économique sont quelque chose de naturel, de transhistorique, d’universel et bien entendu d’évident [1]. Pour nous empêcher de penser et militer toujours plus en rond, Philippe Zarifian met alors les pieds dans le plat et pose ce débat que tout le monde semble vouloir écarter. La réflexion de Zarifian est plus largement en résonance avec plusieurs textes récents d’objecteurs de croissance comme cet ouvrage intitulé L’Appel, cinglante critique des pratiques militantes et qui dégage comme nombreux livres récents (John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir), un stratégie concrète de dépassement de la Méga-machine techno-économique croissanciste. On verra aussi dans le texte ci-dessous, un intéressant écho à l’actualité récente des partis politiques aussi bien ségoléniste, sarkozyste, altermondialiste, que décroissant, qui amusent toujours tant la police médiatique de la pensée attachée à bavasser sur ce qu’il reste de la vie mutilée flottant à la surface gélatineuse du Spectacle.
La décroissance étant d’abord une « révolution culturelle » (S. Latouche) amenant à un changement civilisationnel, tous nos modes de vie et les imaginaires qui les fondent sont alors à mettre en doute, y compris nombreuses de nos propres « illusions politiques » (J. Ellul) ainsi que l’« éthos militant » qui nous meut, qui ne sont que le reflet de notre volonté de se retrouver au joystick de la Méga-machine. René Descartes ne nous invitait-t-il pas déjà à mettre radicalement en doute, au moins une fois dans notre vie, chacunes de nos certitudes les mieux établies ? Il en va de la décolonisation de nos imaginaires et de la sortie de toute économie alternative. Dans le monde de l’après-développement, il nous faudra aussi dé-penser le et la politique pour enfin les ré-inventer.
Bonne lecture !
C.H.
1. La figure du militant.
Le mot " militer " est en terme étrange, du fait qu’il soit valorisé par les militants eux-mêmes car témoignage de l’engagement dans une cause et d’une certaine forme de sacrifice.
Militer vient du latin et veut dire : " faire la guerre ". Quant au mot militant, il signifie tout simplement " soldat ". Et il n’est pas contestable que tout militant se conçoit comme une espèce de soldat, engagé dans une guerre, même si celle-ci ne provoque pas de morts. Militer, c’est désigner des ennemis (ou, dans un langage plus policé : des adversaires) et chercher à les vaincre (ou, dans un langage plus policé, à gagner). C’est également bien sûr rechercher des alliés, mais aussi et surtout " lever des troupes ", c’est-à-dire augmenter le nombre de soldats prêts à aller au champ de bataille ou bien convaincre les non-militants (les simples électeurs par exemple) de contribuer à la victoire. Le militant est un militaire. Et tout son vocabulaire, tout son champ sémantique est profondément imprégné des références à la guerre, sans même nécessairement qu’il s’en aperçoive. Il peut même arriver, en poussant le paradoxe, qu’on voit apparaître des "militants pour la paix ", utilisant des formes d’action et de pensée qui sont contradictoires avec la finalité affichée.
Le militant est en même temps inséré dans une pensée et un vocabulaire de nature religieuse, qui, en France, renvoie essentiellement au christianisme. C’est ainsi qu’apparaissent, implicitement ou explicitement, les termes moraux de " cause à défendre ", de " sacrifice ", de " dévouement ", d’ " engagement ", de " respect " des règles établies par le groupe de " fidèles " et, de manière corollaire, de " soupçon ", de " déviance ", de " mise en accusation ", d’ " inquisition ", jusqu’ à la sanction qui déchoit le militant de son statut et entraîne son renvoi de l’organisation à laquelle il appartient.
Le militant n’est pas, ne peut pas être un être ordinaire. Il doit se distinguer des autres (qui se définissent négativement : les non-militants) pour affirmer son identité spécifique et sa supériorité. Le militant doit faire la preuve, non seulement dans son vocabulaire, dans ses expressions verbales et écrites, mais aussi dans son comportement pratique qu’il est un militant.
Il est un être extraordinaire. Et ce qui le distingue du " vulgum ", c’est son dévouement à la cause, son engagement sans faille, et, si possible, sans qu’il émette de doutes sur la justesse de la cause qu’il défend et de la guerre qu’il mène. Dans tout militant, il existe une graine de héros. Un militant qui rechignerait à prendre en charge des tâches pratiques serait un mauvais militant. Le soupçon pourrait s’abattre sur lui et lui-même pourrait commencer à culpabiliser. Car un soldat, qui mène un combat, doit s’engager dans la bataille et se battre. Au militant, on ne demande pas nécessairement de penser, de réfléchir de manière à concrétiser, à un plan stratégique, l’orientation de son combat. D’autres peuvent le faire à sa place. On lui demande avant tout d’être actif. Un soldat n’est pas un général. Les militants composent les troupes et c’est là leur fierté. Le militant politique pratique, sans le savoir, la définition prônée par Carl Schmitt, un des plus grands théoriciens de la politique.
Schmitt s’est posé cette étrange question : qu’est ce qui distingue donc l’activité politique de tout autre type d’activité humaine ? Qu’est ce qui fait la spécificité de la politique ? Qu’est ce qui fait qu’un politique n’est pas un fonctionnaire ? Que son activité ne saurait en aucun cas être réduite à gouverner un Etat ? Il donne, à cette question, une réponse d’une grande limpidité : ce qui singularise l’activité politique, c’est de définir un ennemi et d’opérer une césure claire entre ennemis et amis. La politique est l’art d’identifier l’ennemi, de le nommer, de le combattre et si possible de le vaincre, sachant qu’aucune victoire n’est absolue ni définitive et donc que réapparaîtra toujours un ennemi.
Schmitt va plus loin encore. Il indique qu’on ne peut confondre entre activité idéologique et activité politique. Si l’activité idéologique ou morale va consister à distinguer le Bien du Mal, l’activité ne commence à devenir politique que si l’ennemi est distingué, perçu, nommé en tant que tel. L’activité morale et les justifications que l’on peut avancer pour faire la guerre ne sauraient masquer ce qui fait l’essentiel de l’activité politique : mener le combat. Souvent, d’ailleurs, elles ne servent que de masque. La guerre est plus forte et essentielle que le droit. Paraphrasant une phrase célèbre, on peut dire que pour Schmitt, dans les débats qu’il aura avec les juristes, le droit n’est qu’une prolongation de la guerre ( du combat militant) par d’autres moyens. Carl Schmitt était un théoricien catholique d’ultra droite, qui a failli rejoindre le soutien à Hitler, mais dont les dignitaires nazis se méfiaient, ce qui lui a permis de rester un pur universitaire et de continuer ses travaux de recherche dans l’Allemagne de l’après-guerre, sans avoir jamais varié quant à ses options théoriques de fond.
Mais sa théorie a une portée qui dépasse de loin l’ultra droite. On peut même dire qu’elle s’est banalisée, qu’elle est entrée dans les propos ordinaires des militants, quelle que soit leur orientation. Ce qui est frappant, lorsqu’on fréquente cette catégorie très particulière d’êtres humains que sont les militants politiques, c’est qu’ils sont très à l’aise pour définir leur ennemi (ou adversaire) et affirmer en quoi ils sont " anti " quelque chose. Il leur est beaucoup plus difficile d’énoncer pour quoi, pour quel idéal, ils bataillent. A propos de l’ennemi, ils diront des choses très précises, auront mille exemples à citer, seront intarissables. Mais à propos de la positivité de leur combat, ils s’arrêteront vite à des généralités vides, sans concret, presque sans substance, sinon à un niveau purement local. Et à y bien regarder, on s’apercevra que la positivité de leurs énoncés, si elle se concrétise, n’est souvent que la face inversée de ce que pratique l’ennemi.
2. Le militant politique et la démocratie interne.
Le militant se veut professionnel (même s’il exerce un métier par ailleurs et n’est pas rémunéré par le mouvement). C’est typiquement le cas du militant d’un parti (ou d’un mouvement politique, au sens large de ce terme). Au sein de ce parti, il partage les orientations, remplit une fonction déterminée - variable selon sa situation hiérarchique au sein du parti -, exécute des tâches, se professionnalise, en maîtrisant un certain type de vocabulaire (différent de celui des gens ordinaires), certains codes de reconnaissance entre militants, certains activités concrètes (comment coller une affiche, distribuer un trac, mener une réunion, etc.), certains types d’activité propagandiste en direction du " peuple ". Il existe deux cas de figure :
Soit ce parti ou mouvement pratique l’unanimisme : il n’y a et ne peut y avoir qu’une seule orientation, qu’une seule ligne (qui est à la fois celle que le militant doit suivre, mais qui sert doublement de partage : entre ennemis et amis, entre militants et non militants). Le militant se définira alors par sa fidélité à la ligne. Certes, il lui aura parfois été donné l’opportunité de s’exprimer et de voter au sein du mouvement, mais ce ne sera que pour amender partiellement et adopter l’orientation. Ensuite, il est tenu de la suivre, avec d’autant plus de force que précisément aura été instituée cette cérémonie bizarre, où, au terme d’un pseudo-débat et d’un vote, le militant aura voté pour la ligne en question. Il se sera lié lui-même. Il aura fait implicitement une promesse de comportement et prononcé une allégeance à la ligne majoritaire ou, pire encore, consensuelle, laquelle est consignée dans des textes. Cette parodie de démocratie est parfois mise en valeur : l’unanimité est bien la preuve de l’expression d’une volonté collective (très proche de celle de Rousseau dans le contrat social) qui doit être d’autant plus respectée que le simulacre de démocratie aura permis d’assimiler : volonté collective et démocratie (la démocratie étant le soumission librement consentie de l’individuel au collectif). En fin de compte, le militant ne veut connaître, de la pratique démocratique, que celle qui admet l’existence d’un débat, pourvu qu’il aboutisse à l’adoption d’une orientation collective qu’il faudra ensuite respecter.
La démocratie n’est pas réellement dans le débat, mais dans l’adoption collective, la plus unanime et univoque possible. Cela donne lieu souvent à ces moments plein d’émotion, au cours desquels, dans un congrès ou un assemblée générale, tout le monde se lève et applaudit, avec un large sourire.
Mais dès le lendemain, la fête sera finie : il faudra appliquer et tomberont sous le soupçon de traîtrise tous ceux qui maintiennent explicitement leur désaccord ou répugnent à prendre en main les tâches concrètes du soldat. La démocratie, c’est le triomphe du collectif sur l’individuel.
Soit ce parti ou mouvement admet l’existence durable en son sein de plusieurs lignes. Cela ne change pas le fond du comportement exigé du militant, mais à la ligne de partage entre ennemis et amis à l’extérieur du mouvement, s’ajoute une nouvelle ligne de partage entre adversaires et soutiens au sein même du mouvement. Il s’en suit une bataille interne, soit larvée, soit explicite, chaque militant étant sommé, de fait, de choisir son camp. Cette bataille peut être très dure et violente, souvent davantage même que la bataille externe, car, sur les membres de la faction inverse, plane l’ignominie de la traîtrise. Ces derniers, consciemment ou non, travaillent pour l’ennemi externe, en divisant et affaiblissant le mouvement ou en fomentant des alliances contre nature. Il est malgré tout possible que s’instaure une coexistence pacifique, mais elle est très difficile à tenir, très fragile, car toute l’éducation militante et la fonctionnalité des soldats les poussent à n’adhérer qu’à une seule ligne et donc à combattre toute ligne divergente. La coexistence de plusieurs lignes est cependant réglée selon le rite de la " majorité " face à la " minorité " (ou aux minorités).
Là aussi, un simulacre de démocratie, de vote, est pratiquée. Tout partage entre une majorité et une minorité, dans un mouvement qui, par définition, mène un combat externe - qui est la raison de son existence -, suppose la domination de la majorité sur le minorité et le respect, par les minoritaires, des décisions majoritaires, qui deviennent des décisions communes, s’imposant à tous.
On n’empêchera pas aux minoritaires de penser et d’exister en tant que tels, mais dans le respect de la domination exercée, pour le bien commun du parti ou mouvement, par le clan majoritaire. Ce deuxième cas de figure - l’existence de plusieurs lignes - n’est en réalité qu’une variante du premier. Car, à la fois au sein de camp majoritaire et, par extension, au sein de tout le mouvement politique, l’unanimisme et la soumission restent la règle de base. Des textes (de la majorité) et des figures dirigeantes (de la majorité) reproduiront le schéma qui fait fonctionner cette règle. Des soldats restent des soldats, même si leur soumission est auto-acceptée grâce aux simulacres de démocratie que nous avons évoqués.
Il est intéressant de revenir sur ces courts moments de simulacre : le moment où une ligne est énoncée et adoptée. Si on y regarde de près, on constatera qu’à chaque fois un seul texte est rédigé et proposé au vote. Il l’est, soit par les figures dirigeantes elles-mêmes, soit par des " intellectuels " dont le rôle est de penser la formulation de la ligne et de fournir les arguments pour la défendre. Un seul texte : il peut y avoir, au moment du vote, plusieurs textes, qui se départageront selon la sainte règle de la majorité / minorité. Mais, si on isole un texte, il est unique : il est celui qui réunit une partie du mouvement. Au sein de ce simulacre de démocratie, on pratique souvent le principe des amendements : soit individuellement, soit par groupes, il est proposé que le texte énonçant la ligne et soumis au vote, puissent être auparavant modifié.
Une commission des amendements ou son équivalent est créée, pour trier entre les amendements recevables et les autres. Seuls les amendements recevables pourront être proposés au vote pour les adopter ou non. Quel le principe de la recevabilité ? Comme le texte doit être unique et si possible cohérent, la recevabilité est appréciée en fonction de la non dangerosité de l’amendement. Un amendement est dangereux et donc non-recevable, s’il compromet la cohérence d’ensemble de la ligne et peut préfigurer un germe de désaccord, alors que l’unanimisme est requis. Il ne faut jamais oublier que ces moments bien réglés d’exercice d’un simulacre de démocratie sont peu nombreux : l’essentiel du temps du militant sera de mettre en œuvre la ligne majoritaire choisie. Il est d’abord un soldat et n’est qu’épisodiquement un producteur éventuel d’amendements et un votant.
Dans un pays, à tradition démocratique comme le notre, au sein duquel la libre pensée et la libre opinion ne peuvent être radicalement niées, il faut qu’existent des mécanismes compensateurs et régulateurs. On trouve désormais, de manière assez courante, des réunions de militants, à la base, où l’on débat et des listes de forum sur internet dans lesquelles l’opinion de chacun peut relativement s’exprimer. Mais on remarquera que ces pratiques sont situées en marge, à la fois des grands moments de simulacre et de l’engagement pratique du militant. Elles fonctionnent, en quelque sorte, comme des soupapes, des moments de respiration qui ne doivent avoir aucune conséquence notable et pratique sur le fonctionnement d’ensemble du mouvement politique et sur la soumission à ses règles.
La pratique la plus perverse consiste à inviter les " non militants " à s’exprimer au cours de ces réunions-débat ou sur tel ou tel forum. Mais il doit être bien établi que le non militant ne pourra jamais intervenir dans les grands moments de simulacre qui légitiment la ligne choisie. En contrepartie, on n’exigera pas de lui qu’il milite et donc s’adonne aux tâches astreignantes du soldat. Un coup de main malgré tout pourra être le bienvenue. Et l’objectif, avoué ou non avoué, du militant est que le non militant franchisse la barrière et " adhère ". On comptera de toutes façons sur lui pour prendre position en faveur des idées du mouvement et pour contribuer à la défaite de l’ennemi. On a inventé le terme de " sympathisants " pour désigner une frange sociale proche des vrais militants, du moins lorsque les individus ordinaires manifestent un certain suivi et une certaine conviction dans la participation aux réunions ou aux forums, voire aux actions du mouvement politique concerné.
Une fois la ligne arrêtée et consignée dans des textes devenus intouchables, telle une Bible - du moins jusqu’au prochain simulacre - il faut que les militants " de base ", comme dans toute organisation, soient cadrés et encadrés, qu’un contrôle s’exerce. C’est le rôle essentiel des couches ou niveaux intermédiaires. A la différence de l’organisation d’une grande entreprise, il existe très peu de division fonctionnelle du travail. Le militant de base doit être le plus polyvalent possible. Par contre existe un maillage géographique du contrôle, qui sert en même temps d’instance de pilotage rapproché de la lutte contre l’ennemi (qui, ne l’oublions pas, reste au cœur de l’activité politique). La fusion, que l’on trouve dans de nombreux types d’organisation, entre pilotage et contrôle, rend légitime, par son efficacité " militante ", l’exercice du pouvoir par le contrôle. L’exercice de ce pouvoir de contrôle est légitime parce qu’il est efficace. Concrètement, on aura des instances locales (départementales par exemple et/ou régionales et/ou municipales) qui sont les représentants locaux du mouvement. L’importance de ces instances dépend avant tout de la taille du mouvement politique.
S’il s’agit d’un vaste parti, composée de plusieurs milliers de militants, ces instances intermédiaires (telles que des fédérations régionales ou des commissions départementales, etc.) seront essentielles et dotées d’un réel pouvoir, pouvoir qui cultivera nécessairement l’ambivalence : à la fois relais du centre dirigeant et expression fidèle du local. Mais, sur toutes les questions essentielles, et en-dehors des grandes messes de simulacre de la démocratie interne, il est avant tout relais du centre dirigeant. Il est l’ossature de ce qu’on se plaît souvent à appeler " la maison " ou " la boutique ". Il fait marcher la boutique et sollicite les troupes dans des " campagnes " idoines (au bon moment, sur le bon sujet).
Si le mouvement politique est de taille réduite et relativement hétérogène quant à ses composantes, les instances locales intermédiaires ont un rôle nettement moindre, avec une fonction davantage régulatrice qu’ordonnatrice. On pourra encore donner la priorité aux collectifs de base et les solliciter directement. Mais, si le mouvement grandit, on évitera difficilement la pratique consistant à faire, de ces instances géographiques intermédiaires, des enjeux de conquête du pouvoir d’une faction, surtout si l’hétérogénéité du mouvement reste encore importante (malgré les grandes messes).
3. Le militant et le peuple.
Le militant a, face à lui, un océan de non militants. Gagner la bataille ou la guerre consiste avant tout à " labourer " cet océan. Comment voit-il cet océan ? De trois manières :
comme un peuple masse, comme une masse de personnes ballottées par des courants opposés, qu’on qualifiera de courants d’opinion, avec l’inévitable versatilité de ces opinions. Dans ce domaine, les différents mouvements politiques sont faiblement porteurs d’innovations. Ils s’adressent au peuple comme à une foule, en particulier lors de ces rituels propagandistes particuliers que sont les "meetings ". L’objectif est que le peuple masse y soit le plus nombreux possible et qu’on ait pu voir des signes selon lesquels tout ou partie de ce peuple aura été touché ou convaincu par l’action propagandiste. Face à ce peuple masse se situe une tribune, sur laquelle sont placés les candidats ou dirigeants du mouvement, c’est-à-dire cette espèce particulière d’êtres qui monopolisent le droit légitime à la parole et seront les vecteurs de telle ou telle campagne (qui restera toujours conçue comme un combat ou comme une guerre). Au sein d’un meeting, les moyens d’expression des membres du peuple masse sont très limités. Il faudra se battre pour avoir droit une prise de parole et toujours selon un temps très circonscrit (" pour que tout le monde puisse s’exprimer " !!!).
Mais c’est surtout selon des applaudissements ou des huées ou des silences que le peuple spectateur pourra exprimer, non pas une pensée intelligente, mais un sentiment d’accord ou de désaccord d’avec les propos et comportements du tribun.
comme un public resteint. En dehors des grands meeting, des réunions de taille plus réduite seront souvent organisées, par les représentants locaux du mouvement politique, qui permettent une expression plus ouverte et plus forte des " non-militants ". Le peuple y prend une figure plus concrète et plus active. Mais cette seconde forme connaît une double limite : d’un côté, par définition, elle touche nettement moins de monde que les meeting, d’un autre côté, ce qui s’y dit restera en général sans écho et influence notable sur l’orientation prônée par les dirigeants ou candidats officiels du mouvement politique. De toutes façons, ce sera aux militants de filtrer et tenter ou non de faire remonter ces expressions. - comme un agrégats d’individus inconnus, qui sont " touchés " à distance, sur la base d’un discours homogène qui s’adresse, indistinctement à " tous ".
Depuis la simple distribution de tracts, jusqu’à l’expression d’un dirigeant ou candidat dans un média " grand public ", ce discours homogène s’adresse à un " public ", qui, tout à la fois, reste invisible et ne possède aucun moyen d’intervention pour exprimer son point de vue. Ce deuxième moyen est encore plus anti-démocratique que le précédent. Certains moyens, emprunt d’un fort cynisme, pourront être utilisés par les médias, et le plus puissant d’entre eux : la télévision, soit pour faire intervenir en direct (en réalité après filtrage) un membre de ce public, soit pour faire valoir le résultat d’enquêtes d’opinion, sur la validité desquelles il n’existe strictement aucun contrôle.
Enfin comme à de véritables individualités, considérées en tant que telles, avec le respect de leur puissance de pensée et d’action singulières, qui pourront s’exprimer, contester, débattre, trouver des points d’accord, cerner des points faisant désaccord, arriver le cas échéant à des accords partiels mais solides, enrichir le contenu que le mouvement politique leur propose. C’est ici aux membres d’une multitude d’individualités que les militants s’adressent, en assumant le risque d’être critiqués, voire de remettre partiellement en question ce qui motive rationnellement leur engagement.
Cette forme est la seule à être réellement démocratique, mais c’est son insertion dans le système d’ensemble qui pose question. D’abord, comment faire " remonter " le contenu de ce qui s’y dit et produit en direction de l’ensemble du mouvement ? Ensuite, comment faire entrer cette intervention des individualités dans le moule de la bataille et de la guerre ? Car ces individualités réfléchissent et s’expriment spontanément sur une diversité de registres, qui sont beaucoup plus proches de la recherche d’une éthique du vivre ensemble que de la morale qui sépare le Bien du Mal et préconise des comportements collectivement normés. C’est toute une autre conception de la politique, très proche de celle prônée par Hannah Arendt et très éloignée de celle prônée par Schmitt, qui s’y exprime. La séparation entre militants et non-militants, sans disparaître, y devient flottante, car plus personne ne détient aucun privilège, tout le monde est mis à égalité dans l’expression de ses dires, raisonnements, désirs, aspirations singuliers.
Et c’est à partir du singulier, que, par le dialogue, le commun émerge. La lucidité oblige à dire que, dans le fonctionnement organisationnel et systémique des mouvements politiques, les pratiques d’adresse non démocratiques au " peuple " restent clairement dominantes. Là aussi, là encore, le cynisme pourra être utilisé :
soit en réalisant, comme cela devient la mode, un vote des militants, voire des sympathisants, vote qui reste entièrement prisonnier des adresses faites par les dirigeants et/ou candidats et s’exprimera toujours de façon binaire (oui/non, pour/contre) et apte à un comptage mathématique, ceci quel que soit le droit reconnu d’entourer son vote de " considérations " ou " explications " annexes.
Soit en demandant à des collectifs de militants de s’auto-discipliner et de s’auto-mandater, toujours selon la même règle du comptage (majorité/minorités) pour venir représenter la base militante à une AG ou un Congrès au sein duquel les choses seront tranchées, sous la bénédiction de l’instance dirigeante et/ou du club des candidats (qui font, pendant ce cours moment, semblant de ne pas diriger).
Ces pratiques cyniques, dans leur essence, sinon dans leurs intentions, interdisent radicalement que les pensées singulières ou localement communes aient droit de citée. C’est au contraire, à l’issue de ces moments de légitimation d’une ligne majoritaire (que l’on peut appeler, lorsqu’on passe à un niveau de cynisme supérieur : " consensus "), que les paroles singulières sont en réalité déligitimées et étouffées. On ne revient pas sur ce qui aura été adopté collectivement. Les non militants n’ont pas le droit de participer à ces réunions, puisque, par définition, ils ne font pas partie du " mouvement " ou du " parti ". On pourra, le cas échéant, comme c’est le cas actuellement pour le mouvement " antilibéral ", faire un subtile différence entre les " non encartés ", mais militants, et les non militants. Et par effet de bouclage systémique, on retrouvera les techniques d’adresses en leur direction, énoncées ci-dessus.
Dans ces moments, le " peuple " devient absent. Il l’est physiquement, mais il l’est aussi dans les arguments et les énoncés des militants. Le peuple n’est pas l’être social à partir duquel les orientations se font et se défont. De lui, d’ailleurs, il ne sera presque jamais question, puisque les militants sont supposés savoir ce qu’il veut et attend (et plus le peuple est perçue comme une masse et non pas comme une multitude, plus les militants s’autorisent à penser et parler à sa place). Le peuple n’est présent que comme destinataire des orientations et/ou candidatures arrêtées collectivement par le ou les groupes de militants.
Il ne faut jamais oublier que, dans le rapport du militant au peuple, le principe politique de Schmitt continue d’opérer. Il y est toujours question d’un combat en direction d’un ennemi et d’une capacité à le vaincre en se distinguant de lui. Le peuple y représente, dans une démocratie représentative occidentale, celui qui va départager les camps. C’est d’ailleurs l’unique pouvoir réel qui lui est reconnu. C’est pourquoi le peuple est une masse passive à laquelle on s’adresse, non pas pour élever son niveau d’intelligence et de culture politique, mais pour le convaincre de " trancher dans le bon sens " le moment venu, lorsqu’il sera " consulté ".
4. Le militant et l’exercice du pouvoir d’Etat.
Dans le conception développée par Schmitt, si l’essence de la politique consistera toujours à distinguer entre ennemis et amis, il va de soi que la conquête du pouvoir d’Etat, de cette machine seule apte à exercer une violence légitime, comme le disait Max Weber, est un objet essentiel. C’est pourquoi on retrouvera presque toujours, dans les énoncés des militants en direction du peuple, l’affirmation de la souveraineté de l’Etat et la présentation d’une série de mesures, d’un programme de gouvernement, qui concrétisent l’orientation de ce mouvement (et finit souvent par la masquer, voire la contredire lorsque le programme commencera à être appliqué).
On rappelle au peuple qu’il n’est qu’un peuple, soumis à la volonté du souverain. Mais, derrière tout programme de gouvernement ou derrière toute mesure, il faut toujours voir la part de violence qui est faite aux citoyens-peuple. Il ne s’agit pas seulement de l’agissement de l’appareil répressif dont dispose l’Etat, mais du principe même qui anime l’adoption de n’importe quelle loi.
Car la loi, qu’elle soit adoptée selon un modèle présidentiel ou parlementaire, a toujours un contenu coercitif : une loi est faite pour être respectée. La différence entre les lois (et pire encore les décrets d’application) ne tient pas à leur différence de degré dans le respect d’une véritable démocratie, une démocratie active, mais dans l’affirmation d’un énoncé moral contre un autre (une concrétisation du Bien face à celui du Mal), énoncé qui, comme toute morale, est contraignant en soi. Une loi qui s’auto-définit comme " progressiste ", pour le bien du peuple, sera conçue et appliquée avec le même degré de violence et d’absence d’élaboration démocratique, qu’une loi qui serait " réactionnaire ".
Mais ici, le militant s’efface devant le fonctionnaire bureaucrate. Son rôle est mis en veilleuse. Néanmoins, il pourra être remobilisé si des contestations populaires s’expriment, dans un sens ou dans un autre, face à un projet de loi ou à son application. Le militant, soit vole au secours du bureaucrate, soit - s’il est lié à un parti d’opposition - tentera d’encadrer et de tirer profit de la contestation populaire, à la fois pour bloquer le projet de loi ou ses décrets d’application, et pour faire acte de propagande auprès de ce peuple qui, soudain, réapparaît et accroître le soutien et l’audience de son propre mouvement politique. On doit remarquer l’usage que le militant pourra faire du mot " citoyen ". C’est un mot noble. Plutôt que de parler du " peuple ", on parlera plutôt des " citoyens ", sans que cela ne change en rien les pratiques dominantes.
En réalité, il existe deux manières de concevoir le citoyen et qui rejoint directement ce que nous avons déjà dit :
soit le citoyen n’est pas autre chose que le membre indistinct d’un peuple masse, dont on reconnaît néanmoins qu’il est un individu, doté d’un droit qui s’exerce de manière individuelle, mais un individu qui se comportera selon un modèle d’imitation des autres individus, ce qui produira un effet de masse (même s’il y a plusieurs masses concurrentes, reliées à différents mouvements politiques concurrents).
Soit le citoyen est reconnu comme une véritable individualité, qui s’associe avec d’autres pour former une multitude, non pas en vertu d’un effet d’imitation et de conformisme, mais à partir du partage de la même intelligence de la chose politique et des mêmes convictions éthiques forgées en commun, au contact des grands choix de vie. La question de l’exercice du pouvoir d’Etat y devient secondaire, car elle n’est qu’un moyen de prolonger et d’amplifier la pensée et l’action des citoyens associés.
Philippe Zarifian Paris, le 5 novembre 2006
[1] voir le texte « Sortir de l’économie ça veut dire quoi ? Marx et le crépuscule de l’économie expliqués aux enfants »