
Au cours de la marche pour la décroissance, Aristide a offerts plusieurs contes aux marcheurs...
Voici un de ces contes :
C’est l’histoire de Lionelle, la petite taupe de mon jardin.
Je ne sais pas ce qui lui prend, elle ne creuse plus de galeries. Et elle n’arrête pas de m’attirer sur son terrain favori : tchatcher. Il lui faut absolument se défouler par la parole.
Espère t-elle me convaincre ? Et de quoi donc ?
Elle m’a expliqué qu’elle avait connu, l’automne dernier, un état diruption de la lumière qui l’avait submergée de part en part. Elle ne s’en remettait pas, à en juger par cette façon de ne rater aucune occasion de m’en causer. Si je ne la connaissais mieux, pour son sérieux, je la prendrais volontiers pour une pétée, complètement pétée de lumière.
Avant de l’écouter me confier ses états d’âme, je croyais qu’une taupe ça mange de la terre et que ça ne se nourrit que de racines ou de rhizomes. Lionelle, c’est tout l’inverse, elle fait bonne chère. Et elle ne vit pas que de noir toute la journée. Car Lionelle, aussi surprenant que cela puisse me paraître, est une taupe qui a trouvée en elle la lumière.
Lionelle m’a confié, juchée sur sa motte, en plein jour, ce qu’elle avait vécu. Ce n’est pas rien. C’est comme, m’a-t-elle expliqué, si le niagara des torrents de la chasse d’eau des water-closets de la cabane du fond de mon jardin lui avaient dévalé sur tout le corps d’un coup. Elle a trouvé cette image puissante, parce que cet accident avec la chasse d’eau dont toutes les eaux se précipitent en même temps, c’est son amie, la femme de l’escargot, qui lui en a parlé. Et l’escargotte n’a pas trouvé à la suite de cet accident de parcours, la lumière en elle. Juste la cataracte d’eau qui a failli lui coûter la vie. Juste se noyer.
Lionelle que je n’ai même pas eu à faire parler sur cette expérience de vie nouvelle, tant ça lui brûlait la langue, a encore ajouté :
Avant que je bascule dans ce nouvel état intérieur, j’étais vorace d’informations, l’actualité me faisait flipper.
Tout en moi était fièvre qui attendait l’ultime nouvelle, le scoop, le dernier fax qui vient de tomber sur le téléscripteur de l’Agence Terre-Presse. Je vibrais d’impatience pour les prochaines vingt-quatre heures. J’étais ce qu’on appelle branchée speed. Aujourd’hui tout est différent : je laisse pisser. Et s’il m’arrive de tomber sur une revue, je passe mon chemin et il ne m’en coûte rien. Je ne prends pas même une bouchée de ce papier qui sent l’encre d’imprimerie. Je suis revenue de cette boulimie papivore. Je n’ai plus ce appétit pour ce qui me semble désormais mort. L’actualité me fait l’effet d’être un cadavre quand elle vous arrive aux oreilles ou sur la rétine. Moi je ne m’adonne plus qu’à la création. Ma vie est devenue une créativité de chaque instant. Je n’ai plus de rêves. Je ne suis plus à courir après ma légende personnelle de taupe parmi les jardins. Je ne relève plus ma boîte aux lettres, c’est tout dire ! La prochaine péripétie ou la dernière aventure me laissent complètement froide. Je demeure plate. Ni creux à combler, ni bosse à raser.
Lionelle poursuit d’elle même sans que je la pousse :
Avant je raffolais de ce ver blanc. Je ne sais pas combien de kilomètres de galeries j’aurais creusés pour en rencontrer, ne serait-ce qu’un. Maintenant, ils ont la paix avec moi. Quand l’un se hasarde sur mon aire, nous discutons une paire d’heures entre amis. Et puis nous nous séparons en bons termes. Si tu savais les transes que je traversais avant ! J’avais absolument besoin de le faire passer, ce petit audacieux, par mon ventre ? Je ne comprends plus cette fièvre qui me brûlait les anneaux. Elle m’a quitté d’un coup. Aujourd’hui, je suis dégrisé de ces agapes.
Lionelle ne tarit pas sur ce sujet qui l’occupe à temps plein. Elle croit bon de me relancer dans une direction nouvelle :
La lumière, quand tu te laisses découvrir par elle, ne se laisse pas enfermer dans des mots. Ce n’est pas verbaliser qu’il convient si tu veux faire passer cette énergie. Et ça échappe à toute tentative de définition. Plus tu en parles et plus tu prends la direction opposée à ce que tu veux transmettre de cette vie qui t’anime.
Là, je crois que ma petite taupe ne s’entendait plus parler. Elle continuait de plus belle :
Parce que si tu te mets à vouloir mettre des mots dessus, tu embrouilles tout. Tu vois cette terre que j’accumule dans les galeries, à la fin il faut que je la rejette. Pour profiter d’un espace où je puisse circuler. Et là-haut, au niveau d’une compréhension sommaire, on dit : "tiens ! Voilà une taupe qui nous laboure la pelouse, elle aménage son espace de vie, elle fait entrer la lumière dans sa galerie".
La lumière que tu laisses venir à toi, tu es tenté de dire qu’elle n’arrive sur toi que quand tu as rejeté tes monticules d’émotions. Tu es tenté de te dire : tiens ! Voici la lumière quand en toi tu ne ressens plus d’émotions, plus de sentiments, plus âme qui vive et que tout a été éjecté, poussé dehors. Essoré. Déblayé. Evacué. Quand tu fais le compte de tes émotions évacuées, tu es tenté de croire que c’est à la faveur de ce vide interne que tu as favorisé l’entrée de la lumière dans ta vie. Eh bien ! Non. Ce n’est pas ça du tout.
On ne peut pas dire que cette lumière est ici présente quand tout est vide qui s’apprête à la recevoir. Tu ne peux pas dire que la lumière est ici en ce lieu où ne fourmillent plus les émotions. Pas plus que tu ne peux dire qu’elle est là absente sous prétexte que là, tu es sujette encore à des émotions.
Si tu veux une image simple de cette immersion dans la lumière : c’est un lieu où la pelouse ne trahit plus rien. Il n’y a pas trace de taupe active. Il n’y a pas trace de taupe inactive. Et pourtant toute lumière est présente, en surabondance, dans un cas comme dans l’autre.
Qu’il y ait taupe active ou qu’il y ait taupe inactive, qu’il y ait motte ou qu’il n’y ait pas motte, la lumière n’en est pas altérée. Il n’est aucun besoin de croire que la taupe gagne son éveil à force de gratter sa terre, plus l’évacuer par le haut. L’état de lumière intégrale est toujours présent. Et même, écoute bien, si aucune taupe ne vit ce bain de lumière, la Présence plane sur le jardin.
J’ai senti que Lionelle, décidemment trop bavarde, ne s’arrêterait pas si je n’y mettais le jolà. Je la laissais sur sa motte, pour elle bateau ivre, pour moi pleine du sens qu’elle dépareillait ma pelouse. J’étais entier dans ma dérobade. Je la plantais, là où elle était.
Je la laissais vivre sa myopie. Enivrée de lumière, elle ne se voyait plus.